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Presses Universitaires François-Rabelais
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Coriolan

Coriolan

Tragedie.
Par Alexandre Hardy,
Parisien.

Argument

Trois mots abregeront ce sujet si bien traitté et déduit en toutes ses particularitez par Plutarque, en la vie de ce grand Personnage, que j’y renvoiray librement puiser le Lecteur, comme à sa vraye source ; et suffira de dire, que Coriolan apres plusieurs signalez services rendus à sa patrie, est en fin contraint de ceder à l’envie du peuple Romain, qui sur des crimes supposez le condamne à un exil perpetuel. Injure tellement sensible et incompatible à ce grand courage, qu’il se resoût à la vengeance, à tel prix que ce fût. Se retire à ce dessein vers Amfidie, Capitaine de la Communauté1 des Volsques, nation puissante, et capitale ennemie des Romains, qui leur avoient soustrait beaucoup de villes. Amfidie le reçoit avec toute sorte de courtoisie, le fait élire en pleine assemblée leur Capitaine general contre les Romains, qu’avec une puissante armée il reduit à se defendre dans la ville de Rome assiegée de toutes parts. Les Romains apres quelque resistance, combatus de famine, et de dissensions au dedans, comme d’ennemis par dehors, deputent vers Coriolan Ambassadeurs sur Ambassadeurs ; Mais sa haine irreconciliable leur propose des conditions de paix tant iniques, honteuses, et hors d’apparence, qu’eux retournez sans rien faire, on luy renvoye les Prestres en pompe solemnelle, afin que la pieté l’émût à plus de commisération vers sa miserable patrie, de laquelle son exil avoit emporté la bonne fortune ; labeur infructueux en son endroit, comme de celui qui ne respiroit que la totale destruction des siens. En ce commun desespoir, à la persuasion et du seul mouvement de Valerie, vertueuse Dame Romaine, de la race de Publicole2, sa mere, sa femme et ses enfans l’allerent trouver en son camp, si bien que leurs prieres porterent coup, et que l’instinct naturel ayant prévalu sur ceste inflexible constance, il fait lever le siege aux Volsques, qui le tuerent au retour, à la suscitation d’Amfidie, son Corival3 de gloire, comme traistre à leur communauté, et qui pouvant prendre Rome, en avoit fuy l’occasion pour gratifier à une mere. Peu de sujets se trouveront dans l’histoire Romaine qui soient plus dignes du Theatre que cestuy-cy.

Les acteurs4

Coriolan.
Volomnie,5
Les Ædiles,
Licinie,6
Chœur de Romains,7
Le Senat,
Amfidie,8
Page,
Ambassadeurs,
Conseil des Volsques,
Valerie,
Troupe de Dames Romaines,
Verginie,9
Chœur de Volsques,
Messager.

Coriolan,
Tragedie

Acte I

Scene I10

Coriolan,
Volomnie.

Coriolan
Sil est vray, Jupiter, que ta dextre équitable
Soit aux actes meschans severe, et redoutable,
Si tu portes un foudre à vanger les mesfaits,
Par une tourbe11 ingrate à l’innocence faits,
5
Et si des vertueux tu pris onc la querelle,
Ne puniras-tu point l’audace criminelle ?12
L’irreparable tort, l’affront, l’énorme affront,
Qui me demeure empreint au cœur, et sur le front.
Ceux que j’ay preservez au peril de ma vie,
10
Un amas revolté de commune13 asservie,
Un limon de la terre, une confusion,
Que la licence anime à la rebellion,
A qui j’ay commandé, conducteur des armées,
Qui sçait par l’univers mes victoires semées,
15
Qui ne tient que de moy sa paisible grandeur ;
Conjure mon trépas d’une animeuse ardeur,
Ose m’injurier d’effect et de paroles,
Sans respect de ce nom, qu’aux murs de [Corioles]14
Ma vaillance s’acquit, lors qu’en un mesme jour
20
Ceste ville forcée, au camp je fis retour,
Au camp, qui separé de la ville assiegée
Devançoit son secours en bataille rangée,
Où ma dextre invincible aux fatigues de Mars
Ne voulut point tenter de vulgaires hazards15,
25
Ains du Consul obtint la charge de combatre.
Celuy qui pensoit mieux sa victoire debatre,
L’[Antiate]16 vaillant qu’elle rompit soudain,
Arrachant du trépas un Citoyen Romain
En presence de tous, qui ravis de merveille
30
Jugerent ma vaillance à l’heure nompareille,
Me virent hors d’haleine, et de playes couvert,
Tant d’ennemis domptez, tant de travail souffert
Poursuivre neantmoins leur flotte déconfite,
Qu’une coüarde peur dispersoit à la fuite,
35
Pousuivre ainsi que fait le Toreau furieux,
Dans un pâtis17 herbu son rival malheureux18 ;
Tel je me comportay, n’affectant que la gloire
D’un salaire public, par ma vertu notoire,
Plus content de me voir le chef environné
40
De l’arbre de Dodone aux Oracles donné19,
D’ouir chanter mon los20 par la bouche commune,
Que des tresors enclos sous le rond de la Lune,
Plus content d’apporter à ma mere vaincœur,
Une joye muette, une liesse au cœur,
45
Recevoir sa loüange, et sa douce embrassée,
Qu’avare m’enrichir d’une proye entassée.
Mais que m’aura servy tout ce sang espanché ?
Pourquoy d’un vain honneur fus-je tant alleché ?
Le Serpent de l’envie a de là pris naissance,
50
Et de mon los croissant receu son accroissance,
L’envie m’a depuis la haine suscité
D’une commune oisive, en nostre grand’Cité ;
Haine jusqu’à ce poinct d’insolence venuë,
Que n’ayant le Senat sa rage contenuë,
55
A la mort condamné sans forme de procés,
Tout espoir m’estoit clos, de repousser l’excés,
Du roc Tarpeïan21 ma teste precipite,
Contentoit sa fureur carnassiere et dépite22 ;
Voire encores il faut derechef m’exposer
60
Aux mensonges brassez qu’il voudra proposer,
Il me convient subir. Moy d’une telle race,
L’examen des Tribuns, de ceste populace
Son jugement attendre ? Ô Cieux ! à ce penser
Je rougis, je me deusse en la presse élancer23,
65
Mourant l’espée au poing, en homme magnanime,
Et lavant de son sang un si coulpable crime.
Asseure, asseure-toy hydre cent fois testu24,
Vaisseau toûjours d’un vent d’inconstance batu25
Que comme je le voy franc de la Calomnie26,
70
L’injure ne sera longuement impunie.
Ton pouvoir usurpé je reduiray si bas,
Qu’il ne surviendra plus entre nous de debats,
Que j’esteindray du tout ta rage furieuse ;
Mais ma mere me vient accoster soucieuse27.
Volomnie
75
Voicy le jour fatal qui te donne (mon fils)
Par une humilité tes hayneurs deconfits,
Tu vaincras endurant, la fiere ingratitude,
Et le rancœur malin de ceste multitude.
Tu charmes son courroux d’une submission ;
80
Helas ! ne vueille donc croire à ta passion28.
Cede pour un moment, et la voilà contente,
Et tu accoiseras29 une horrible tourmente,
Qui Rome divisée ébranle à ton sujet :
La pieté ne peut avoir plus bel objet,
85
Et mieux paroistre à l’endroit d’une mere,
A l’endroit du païs, qu’escoutant ma priere.
Coriolan
Madame, on me verroit mille morts endurer,
Plustôt que suppliant sa grace procurer,
Plustôt qu’un peuple vil à bon tiltre se vante
90
D’avoir en mon courage imprimé l’épouvante,
Que ceux qui me devroient recognoistre seigneur,
Se prévallent sur moy du plus petit honneur ;
Moy, fléchir le genoüil devant une commune ?30
Non, je ne le veux faire, et ne crains sa rancune.
Volomnie
95
Si est-ce qu’accusé tu respons devant luy.
Coriolan
J’ay pour moy l’innocence, et le Senat d’appuy.
Volomnie
”L’innocence souvent cede à la calomnie,
Ces Tribuns t’ont rendu suspect de tyrannie,
Crime de qui tant le nom entre tous les humains31
100
Fut, et sera toûjours execrable aux Romains,
Capable d’opprimer, sans forme de justice,
Quiconque du soupçon se trouvera complice.
Coriolan
Le soupçon volontaire aisé de refuter,
Detriment quel qu’il soit ne me peut apporter.
Volomnie
105
Pourveu qu’humilié, je ne fais point de doute,
Qu’absous patiemment le peuple ne t’escoute.
Coriolan
Il n’aviendra jamais que mon humilité
Augmente son credit, et sa temerité.
Volomnie
Ô pauvre Volomnie ! ô mere infortunée !
110
Tu te vois le mépris de ta race obstinée,
Ton conseil, tes raisons, tes prieres, tes pleurs
Ne peuvent amortir ces colleres32 chaleurs,
Ny retirer son chef d’une orageuse nuë,
Dont tu luy fais de loin decouvrir la venuë ;33
115
Derechef, mon enfant, mon unique support,
Par les Manes sacrez de ton geniteur mort,
Par ces mains que j’enlasse en ta face guerriere,
Par une pieté qui te fut familiere
Par ces cheveux grisons, ces mamelles qui t’ont
120
Autrefois allaité, par ce soucy profond,
Qui devore pour toy mon ame timidée,
Refrene en ce peril ton ire débordée34,
Laisse-toy pitoyable à ma plainte flechir,
Laisse moy ton esquif à ce gouffre gauchir35,
125
Examine à part toy mon avis salutaire.
Repense que l’orgueil demeure solitaire,
Qui loin de toy qui vis parmy ce peuple franc,
(Aucunesfois vn Roy démarche de son rang,36)
Ploye à la volonté de celuy qui domine,
130
Ses forfaits dissimule37, et prudent ne s’obstine,
” La patience vainc, elle surmonte tout,
” Rien n’est si mal-aise qu’elle n’en vienne à bout.
Témoigne encore un poinct des plus considerable,
Quand ce païs jouyt d’une paix desirable ;
135
Les hommes comme toy sont les plus negligez,
Les plus d’une Commune insolente outragez ;
Elle use de ses chefs ainsi que du Platane,
Que par un temps serein le voyageur profane,
Ebranche ses rameaux, regretables alors
140
Qu’un nuage vangeur luy mouïlle tout le corps :
De méme nous voyons à sec sur le rivage
Un vaisseau dépecé par l’injure de l’âge,
Où le Marchant ingrat a depouïllé cent fois
Les avares tresors de l’un et l’autre Indois38,
145
Qui bâtit sa fortune, et preserva sa vie,
Tels, tels sont les effects journaliers de l’envie,
Exemplaires à toy, pour plier adoucy,
Pour te tirer de peine, et m’oster de soucy.
Coriolan
Madame, je feray, (l’honneur sauf) toute chose.
Volomnie
150
Escoutons, car quelqu’un a la porte déclose,
Bons Dieux ! c’est un Edil. Ha ! que mes sens troublez.
Scene II39

Edil,
Coriolan,
Volomnie,
Licinie,
Chœur des Romains,
Le Senat.

Edil
Le Senat, les Tribuns, et le peuple assemblez
Te mandent, resolus de vuider ton affaire,
Donc à leur mandement d’obeir ne differe.
Coriolan
155
Allons, puis que le cours d’un inique destin
Nous sousmet au pouvoir de cest hydre mutin,
Allons verifier sa perverse imposture,
Et les Dieux attester contre luy de l’injure.
Volomnie
Jupiter ! protecteur de nostre nation
160
Pren mon fils, je te prie, en ta protection,
Inspire son courage, et remets en concorde
Ce païs divisé, par ta misericorde.
Licinie
Afin de te purger des crimes imputez,
Crimes contre le bien du public attentez,
165
Le peuple de par moy (son Tribun) te commande,
Suivant le jour nommé respondre à ma demande.
Pourquoy premierement, as-tu dissuadé
Au reste du Senat, le present accordé
Des bleds Siciliens, la donnée en partie,
170
L’autre en un prix d’argent licité convertie40,
Recompense trop deuë à nos pauvres bourgeois,
Apres tant de fatigues, et de braves exploits41,
Apres avoir porté le faix de mainte guerre,
Ne retournant chargez que de coups en leur terre,
175
Tu ne peux la nier ? une meschanceté
Extréme d’injustice, et plus d’impieté,
Tu ne peux la nier, que ton ame rebourse42
Aux fureurs d’Enyon n’ayt débondé la course43.
Qu’ainsi perturbateur du publique repos,
180
Une sedition semant hors de propos,
Tu n’aye merité la peine capitale ;
Outre nous cognoissons ton humeur déloyale,
Briguer la tyrannie, ardemment l’affecter,
Que le frein de nos loix ne sçavoit arrester,
185
Qui du peuple (ennemy) affoiblit sa puissance,
Desirant le courber sous ton obeïssance,44
Superbe en tes façons, difficile d’abord,
Pour ces cas je conclus devant tous à la mort.
Si (comme il est à croire) aux charges proposées
190
Tes defenses ne sont vallables opposées,
Coriolan
Bien qu’à juste raison je me serois vangé,
D’un office mauvais en un autre [eschangé],45
Moy, que l’ingrat refus d’une voix populaire,
Frustra honteusement de l’honneur Consulaire,
195
Moy, qui ne peux flechir un courage malin,
Pour luy monstrer ce corps de cicatrices plein,
Pour luy rememorer en combien de batailles,
J’ay les camps ennemis comblez de funerailles.
Invincible agrandy la Romaine grandeur,
200
Muny d’experience, et suivy de bon-heur ;
Repoussé, neantmoins ce ne fut par vindicte,
Que je dissuaday la donnée Interdicte,
Ains de peur seulement, qu’un vulgaire flaté
Ne poussât plus avant son orgueil dilaté ;
205
En loy ne convertit une coûtume prise
De forcer le Senat, à ce dont il avise :
Quant au crime dernier de l’Empire affecté,
Si jamais telle peste a mon ame infecté,
Si on le peut prouver contre mon innocence,
210
Prenne sur moy le peuple une entiere vengeance,
Qu’il ne m’espargne point aux plus sensibles morts,
Qu’on brûle, qu’on tenaille, qu’on démembre mon corps ;
Vous le sçavez grands Dieux ! Spectateurs des pensées,
Mais, qui ne cognoistroit ses embûches dressées,
215
Loing de toute apparence, et loing de verité ?46
Par vous autres flambeaux du commun irrité47.
Licinie
Tu ne sçaurois nier, chose que tu debates,
Que du butin gaigné dessus les Antiates,
Distributeur inique, œconome indiscret,
220
De ton mouvement propre, et selon ton decret,
Ceux qui estoient restez gardiens de la ville,
Qui pendant cest exploit [vaquoient] au plus utile,
N’ayent été frustrez de leur part neantmoins,
Crime, verifié par infinis tesmoins.
225
Presens à ton malheur, prests à prendre vengeance,
Ou de ta tyrannie, ou de ta negligence,
Coriolan
Ô perverse imposture ! ô meschant ! ô meschant !
Jusques où allez-vous ma ruine cherchant ?
Dequoy vous souvient-il ? et quelle perfidie
230
Fut oncques plus maudite, et plus damnable ourdie ?
Faussaires, vous m’aviez promis auparavant,
De ne me rechercher, ny m’aller poursuivant
Ce nom de tyrannie, et ores infidelles
Vous me chargez surpris d’impostures nouvelles.
235
Je t’atteste Quirin48, et toy mon geniteur ;
Toy Mars, que j’ay tousjours reclamé protecteur ;
Je vous atteste aussi, ô troupe avantureuse !
Qu’enrichit le hazard de ma conduite heureuse.
Vous genereuse fleur de l’Empire Latin49,
240
Plutost digne du Ciel, que d’un pareil butin,
Voyez, voyez comment vostre chef on outrage,
Et comment la vertu procure mon dommage,
Voyez qu’on vous prefere un repos cazanier,
Que l’on vous veut à tort un salaire nier,
245
Acquis l’espée au poing, vostre vie exposée,
Considerez d’un rapt ma justice accusée,
Ne departant qu’à vous qui suivistes mes pas,
La proye des vaincus envoyez au trépas.
Ha ! ce nombre excessif vous glace la parole,
250
Ma priere envers vous, et ma plainte est frivole
Le Chœur des Romains
Nostre rogue Lyon commence à s’abaisser,
Gardons-le de pouvoir jamais se redresser,
Que sa submission ne nous touche forcée,
Car aussi bien à nous elle n’est adressée ;
255
Reste de colliger50 les suffrages de tous,
Afin qu’on le condamne, ou qu’on le laisse absous.
Edile dépeschez, par chacune lignée
Allez de l’arrogant querir la destinée.
Le Senat
Lâches souffrirons-nous un cahos dereglé ?
260
Un peuple de fureur, envieux, aveuglé,
Du premier du Senat balancer la fortune ?
Nous lairrons nous en luy fouler en sa rancune ?
Il faut, s’il est besoin, unanimes mourir,
Mourir tous à ses pieds, ou bien le secourir.
Coriolan
265
Chetif Coriolan ! te voilà donc la butte
D’un populaire amas, proche de ta recheute ;
Voilà ta vie en branle, à sa fiere mercy.
O Clothon51 ! que n’as-tu ma fusée accomply ?
Que n’as-tu prévenu en retranchant ma trame,
270
Le sort injurieux de ce second diffame ?
Licinie
Suivant l’ordre ancien, par le recit des loix,
Ta condemnation ne passe que de trois,
Le peuple Romulide52 a moderé ta peine
D’exil perpetuel, sentence trop humaine,
275
Tu seras pour jamais de la ville banny,
Et trouvé dans demain de la teste puny ;
Avise d’obeïr autant comme il t’importe,
A ce que la teneur de la sentence porte.
Coriolan
Je luy obeiray, ouy ouy, je mettray soin
280
De quitter ces ingrats plustost qu’ils n’ont besoin,
Le Chœur des Romains
Va, Va, Monstre orgueilleux, chercher autre demeure,
Trouve un peuple coüard que ta menace espeure53,
Hé ! quel peuple, sinon des obscures forests,
De ceux que tient l’Affrique en ses sables dorez,
285
Que l’Hydaspes54 recelle en ses deserts rivages,
Conviendroit à tes mœurs55 brutalement sauvages ?
Jamais Rome ne vit un plus heureux Soleil
Que celuy qui la doit separer de ton œil ;
Et jamais nous n’avons remporté d’adversaire
290
Plus glorieux trophée, utile, et salutaire.
Le Senat
Ha Dieux ! qui l’eust pensé ? l’indulgence nous pert,
Elle a de ce mépris la trace découvert,
Enhardy la commune à l’acte temeraire,
A l’outrage commun qu’elle nous vient de faire ;
295
Desormais, desormais n’y convient esperer,
Que nostre authorité la puisse rembarer.
Desormais nous portons au col la servitude,
Puis que l’on a permis (coüarde ingratitude,)
Le lustre du Senat, sa gloire, son support,
300
S’exiler par un peuple en suffrage plus fort.

Acte II

Scene I56
Coriolan
Devoré de pensers, et outré dedans l’ame,
Un conseil incertain, puis un autre je trame,
Dissous par la fureur qui me boult au cerveau ;
Ainsi que qui voudroit escrire dessus l’eau,
305
Rompre des tourbillons la subite carriere,
Et contraindre le flot de rebrousser arriere.57
Or sus, arrestons nous en un ferme dessein,
A un project qui tienne au sortir de ce sein,
Suffisant de raser l’insolence Romaine,
310
Encor sera-ce peu, luy comparant ma haine,
Ce sera peu de faire un desert funereux58,
Habitacle Eternel des Esprits malheureux,
De rendre (me vangeant) ceste ville superbe,
Un sepulchre couvert et de pierres, et d’herbe,
315
De perdre sans égard l’un et l’autre party.
Telle perte n’est rien, mon outrage assorty59,
Le limon d’un ignoble et vile populace
A eu de m’exiler la puissance et l’audace,
Aux yeux des Senateurs, mon refuge dernier.
320
Refuge mal conçeu, d’un trouppeau cazanier,
Qui ne m’a secouru que de plaintes de femmes,
Qui muet a semblé consentir mon diffame,
”L’amitié se cognoist ès affaires douteux.
Ce n’est pas tant de fondre en des regrets piteux,
325
Plaindre celuy qu’on dit affecter de parolle,
Et souffrir cependant que l’honneur on luy volle,
Qu’on le chasse exilé de son ciel naturel,
L’un seulement est plus, l’autre moins criminel,
Indifferent pourtant à ma cholere éprise.
330
Dieux vangeurs ! inspirez, inspirez l’entreprise ;
Donnez-moy que je puisse à tel prix que ce soit,
”Jamais l’homme vangé de malheur ne reçoit,
Que je puisse embraser une guerre fatale
Aux ennemis enclos dans ma ville natale.
335
Un discord plus cruel que des freres Thebains60,
Qui du sang mutuel empourprerent leurs mains.
Donnez-moy, qu’accablé de sa mesme ruine,
Nous delivrions de peur toute la gent Latine61.
L’équité le demande, il ne faut, il ne faut
340
Qu’un si bas fondement se maintienne si haut,
Que de simples bergers, qui furent nos ancestres,
Foulent en leurs neveux l’orgueil des plus grands maistres62 ;
La violence augure à nos gestes mortels
Une fin precipite, on les remarque tels :
345
Doncques élisez-moy l’instrument de vostre ire,
Que comme il fut éclos j’estouffe leur Empire63 ;
Entre un nombre infiny de voisins belliqueux ;
Les Volsques sont puissans, je ne recognois qu’eux
Capables d’affronter mon ingrate patrie,
350
Ma vaillance conjointe avec leur industrie,
Avec un chef de marque à qui des ennemis
Les principaux secrets jadis furent commis,
En leur ruse versé par mainte experience,
De qui Mars fut l’estude, et la seule science ;
355
Alors certes, alors ne douteray-je point
De ruiner l’Estat de Rome de tout point.
Il est vray que ce peuple a receu quelques pertes,
Mais legeres, peut-estre en un clain recouuertes ;
Pertes, qui luy ont plus de haines redoublé,
360
Qu’emply de desespoir le courage troublé.
Bref, [des] pertes qui n’ont qu’augmenté sa rancune64,
Reservant sa vengeance à une heure oportune,
Telle que je luy porte en me donnant à luy ;
Comment je n’ay rival de gloire que celuy
365
Celuy qui tient le frein de leur grand’ Republique,
Et celuy qu’il convient que premier je pratique,
Un esperon d’honneur cent fois nous a conduits,
Aveugles de fureur, à ces termes reduits
De s’entre-deffier au front de chaque armée,
370
Vouloir mourir, ou seul vaincre de renommée.
Tu t’abuses, son cœur magnanime soudain
Meu de compassion, te prestera la main,
Se laissera plier à ta douce priere,
Usant de la plus saincte et pressente maniere.
375
Je me veux d’une robe incognüe déguiser,
Par laquelle mon dueil soit aisé d’aviser,
Et en tel equipage entrer jusqu’à ces lares65,
Franchise inviolable entre les plus barbares ;
Allons, il ne nous peut rien de pis arriver.
380
”Et en un mal extréme on doit tout esprouver.
Scene II66

Amfidie,
Page.

Amfidie
Donc à ce que je voy, vous voulez ô Celestes,
Ne borner autrement les Romaines conquestes
Que de la fin du monde, il est jugé des Sœurs67,
Qu’ils soient de l’univers paisibles possesseurs,
385
Que leurs ames tousjours invincibles poussées
Viennent de l’Occident jusqu’aux plages glacées,
Du Levant au Midy, malgré tous les efforts,
Tous les empeschemens de leurs voisins plus forts,
Dont un arrest fatal à leur victoire donne
390
Ceste entiere rondeur que Neptune environne ;
Et vous ne craignez point qu’ils ne veulent apres
Redresser des Titans les monstrueux aprests68,
Qu’eux enfans inconnus avortez de la terre,
Renvoyent jusqu’au Ciel vous dénoncer la guerre,
395
Qu’eux ne trouvant icy qui puisse resister,
Ne veulent de son thrône arracher Jupiter ;
Non, non, vous faites tort à vostre presciance,
De n’entrer là dessus en quelque défiance,
De croire que ce peuple à conquerir ardant,
400
Le monde subjugué n’aille plus pretendant.
Vous-vous faites grand tort, et à nous déplorables,
Qui sommes le butin de ses serfs miserables,
Serfs d’un troupeau brigand, sous Romule amassé,
Qui du sang fraternel souïlla son mur trassé,
405
Establit son Empire avec un parricide69,
Capable de tourner la rouë Ixionnide70.
L’impieux cependant s’est accreu peu à peu,
Comme d’un estincelle on voit croistre vn grand feu ;
Ou comme d’un vent foible un orage s’excite,
410
Qui estonne de peur les hostes d’Amphitrite71.
Accident, sans mentir estrange et merveilleux,
Accident qui ressemble un songe frauduleux72,
Et qui me contraindroit à la parfin de croire
Que du monde regi fortune auroit la gloire,
415
Qu’injuste les grandeurs elle seule depart,
Du meschant, ny du bon ne prenant point d’égard73.
Ha ! ce doute me tuë, et sans cesse me ronge,
En un gouffre d’ennuis et de soucis me plonge,
Je meurs de n’avoir peu rembarer jusqu’icy ;
420
Mais, un des miens accourt, qui te transporte ainsi ?
Page
Un estranger coulé dans la maison n’aguere74,
Au deceu de chacun par subtile maniere,
Grave de contenance, et suppliant à voir,
Car de le dechasser on a fait tout devoir,
425
Desire (mon Seigneur) vous parler, et luy-mesme
S’avance me suivant d’une asseurance extréme.
Scene III

Amfidie,
Coriolan.

Amfidie
Qui es-tu ? qui t’ameine ? à quelle intention
As-tu de m’aborder trouvé l’invention75
Par une voye oblique, une audace craintive ?
430
Ainsi qu’une ame triste, suppliante, et chetive ; 76
Parle donc librement, ne me déguise rien,
Mon secours est ouvert à tous les gens de bien.
Coriolan
Dessus ceste asseurance à toy je me decelle,
Moy, qui porte le nom d’une haine mortelle
435
Vers les Volsques jadis exercez aux combats,
(Coriolle le sçait) que ma vertu mist bas ;
D’elle je fus nommé, c’est moy-mesme Amfidie,
Que les miens possedez d’ingrate perfidie
Recompensent felons d’un exil vergongneux ;
440
Use donc de l’outrage et le tourne contr’eux.
Reçoy des ennemis une honorable usure,
M’employant à venger nostre commune injure,
A distraire l’orgueil forcené des Romains ;
J’ay le mesme courage, avec les mesmes mains,
445
Le courage, que dis-je ? il est bien d’autre sorte,
Mon esprit plus subtil, et ma dextre plus forte
Animez de rancœur s’immortaliseront,
Plus qu’ils n’ont fait pour eux à l’encontre feront :
Au contraire éconduit par vostre Seigneurie,
450
Je m’offre de bon cœur victime à sa furie,
Et heureux, et content de ne resister plus,
Mes jours du doux espoir d’une vengeance exclus,
Espoir en elle assis qui me faillant en elle,
La vie me rendroit ennuyeuse et cruelle,
455
Me contraindroit d’avoir à ma dextre recours,
Et flechir l’Acheron77, les hommes [m’] estans sourds.78
Amfidie
Releve ton courage, indompté Capitaine !
La bonne volonté des Volsques t’est certaine,
En leur protection je te plege receu79 :
460
Quant au rancœur jaloux d’une gloire conceu,
Reciproque entre nous chefs de partis contraires,
Des ores80, je [l’abjure], atteint de tes miseres,81
Exemplaires à moy, qui d’un peuple inconstant,
D’un peuple injurieux suis pour souffrir autant.
465
Que donc il sçache en toy, qu’un homme luy peut nuire,
Combien le dejettant est à craindre son ire ;
Qu’il apprenne à garder, et mieux recompenser
Un qui peut sa fortune eslevée abaisser,
Un (je ne feindray point devant toy de le dire)
470
Dont la dextre servoit de nerfs à son Empire,
De bouclier, de rampart, de matiere d’orgueil.
Mais quel mauvais Demon luy a tant sillé l’œil ?
Tant favorable à nous ébloüy sa prudence,
D’oser jusques à toy estendre sa licence ?
475
S’attaquer à ta gloire, et inique outrager
Un, à qui des Autels elle deust eriger ?
L’énormité du faict, la grandeur de l’injure,
Me retiennent suspens82 d’une telle avanture.
Coriolan
Helas ! demande-tu si l’envieuse dent
480
D’un vulgaire ennemy cause cest accident ?
Es-tu de sa morsure exempt jusques à l’heure ? 83
Oüy, né dessous l’aspect de fortune meilleure,
Ayant à gouverner des agneaux innocens,
Au prix de moy chetif, ces lyons rugissans :
485
Ces barbares confits en fraude, en felonnie,
Qui m’ont voulu tenir suspect de tyrannie,
Faussement imputé, j’en atteste les Dieux !
Le crime d’entre tous, qui m’est plus odieux,
Et Juges, et tesmoins, à la fin miserable,
490
Contraint de te venir implorer secourable.
Amfidie
Pourquoy les Senateurs rangez de ton party
N’ont-ils d’authorité l’outrage diverty ?
Reprimé les fureurs d’une tourbe confuse,
Qui plus a de pouvoir, et plus elle en abuse :
495
Tâche de s’emparer peu à peu d’un credit,
Du rang de la nature, et du Ciel interdit,
Pouvoient-ils pas hardis, avec une apparence
Retracter resolus ta cruelle sentence ?
Coriolan
Le timide Senat au besoin m’a manqué,
500
Un vain espoir qu’en luy je fondois, m’a moqué,
Il a veu (deshonneur !) une Commune armée
Attenter sur ma vie, et sur ma renommée,
Content de s’opposer de paroles, contant
De souffrir un exil à la Parque m’ostant,
505
Qui pense m’obliger d’une honteuse vie,
D’une vie au pouvoir du premier asservie,
Ils sont indifferens de coulpe en mon endroit84,
Et mon ame déjà furieuse voudroit
L’un et l’autre assemblez tenir en la campagne,
510
Ensemble châtier ceux qu’un crime accompagne ;
Je le feray, pourveu que sur ma loyauté
Se vueille reposer vostre Communauté.
Amfidie
Tu n’as de ce costé que revoquer en doute,
Seulement je voudrois nostre tréve dissoûte,
515
Qu’équitables on pût les Romains quereller,|
Et dans un rets nouveau de guerre embroüiller ;
Rumine en ton esprit quelque ruse ennemie,
Qu’une honeste couleur dispense d’infamie.
Coriolan
A l’extréme desir peu de temps suffira,
520
D’apas et d’hameçons assez me fournira,
Je les attireray malgré eux en la lice,
”Vers les malicieux il n’est point de malice,
”Et contre le perfide user de trahison,
”Luy dresser des aguets nous enjoint la raison.
525
Allons, soit qu’au timon de la chose publique,
Ou qu’à tenter de Mars la fortune on m’applique,
J’espere de ma charge en sorte m’acquitter,
Qu’à tous je donneray dequoy se contenter.
Amfidie
Un foudre paravant éclaté de la nuë
530
Convertisse mon chef en poussiere menuë,
Avant qu’ambitieux je brigue dessus toy
La conduite d’un camp, l’espreuve m’a fait foy,
Que de vaillance égal, en bon-heur tu me passes,
Mieux assisté du sort, et des Celestes graces :
535
En l’heur victorieux, aux batailles requis ;
Croy que de General le grade t’est acquis,
Avenant qu’aux Romains la guerre on renouvelle,
Et tandis du public je prendray la tutelle.
Reservons à demain au Conseil ce discours,
540
Et pour le premier poinct qui pend de mon secours ;
Despoüille moy ce dueil, que transporté de joye
Ta venuë agreable à ce soir je festoye,
Presage avant-coureur du sincere desir
Que j’ay (Coriolan) de te faire plaisir.

Acte III

Scene I85

Chœur des Romains,
le Senat,
Ambassadeurs.

Chœur des Romains
545
Permettez-vous, Grands Dieux ! que l’absence d’un homme
Emporte la fortune, et le bon-heur de Rome ?
Glace le cœur d’un monde en ses murs enfermé86
D’un monde qui souloit épouvanter armé
Le reste conjuré des peuples d’Hesperie87,
550
Qui de l’horrible aspect de la flotte aguerrie88
Subjugant ses Citez, leur imposoit le joug,
Au lieu qu’ores sa gloire elle pert tout à coup,
Des Volsques déconfits en mainte et mainte guerre,
Des Volsques autresfois releguez en leur terre
555
La puissance elle craint, assiegée en ses murs.
Ha ! que vos jugemens nous deçoivent89 obscurs.
Combien souvent, helas ! il nous est difficile
De sçavoir preferer au nuisible l’utile,
Reconnoistre d’où vient nostre prosperité,
560
Et lors la conserver en son integrité !
Celuy que meprisé nous bannismes n’aguere90,
Consomme nostre ville au feu de sa cholere,
Il n’a fait que changer de party, et soudain
Le sort nous a montré son visage inhumain ;
565
Le sort combat pour luy, ses armes favorise,
Menace de ses [fers] nostre antique franchise91.
Incroyable prodige ! estrange et dur effect92
De celle qui si tost destruit ce qu’elle a fait !93
Muable se delecte à brasser de l’encombre
570
A ceux qu’elle couvroit maintenant de son ombre,
Helas ! nous le sentons, de courage abatus,
Ne retenant plus rien des ayeules vertus,
Despourveuz de conseil, d’aussi peu de defence,
Qu’au berceau nous voyons une debile enfance ;
575
Nous sommes arrestez en la meme façon,
Qu’au charme naturel la Nef est du poisson94 ;
Contraints de luy crier mercy de nostre faute.
Las ! et pour tous au sein de frayeur je tressaute,
Que l’arrogant prié n’en devienne plus fier,
580
Par nos Ambassadeurs ne se laisse plier,
Qu’il ne veuille, obstiné, sa vengeance poursuivre,95
Et que nostre Cité d’un siege il ne delivre,
D’un siege aussi fatal, que celuy de dix ans
Le fut dans Ilion, jadis à nos parens.
Le Senat
585
” L’insensé rarement se modere plus sage,
” Qu’apres avoir receu quelque insigne dommage,
Il persiste en l’erreur de son opinion,
Tant qu’elle reüssisse à sa confusion ;
De mesme, furieux vous ne voulustes oncques
590
Prendre de bonne part remontrance quelconques,96
Digerer un conseil salutaire en son temps,
Sur ce dont (mais trop tard) vous estes repentans,
Le Senat pour neant vous remonstroit la perte,
Qu’apportoit un tel homme à sa ville deserte,
595
Qu’un jour il se pourroit de l’outrage vanger,
Au public interest, et au commun danger ;
Nous n’en fusmes pas creus, ains97 lors vous fistes gloire
D’obtenir (l’exilant) sur le Senat victoire.
Victoire ridicule, et qui ressent encor
600
Celle qu’obtint le camp de l’enfant d’Agenor98,
Victoire qui demeure aux vainqueurs plus funeste,
Et au lieu d’un laurier, un remord leur appreste ;
Mais, que peuvent gaigner par contraires efforts,
Les membres divisez qu’anime un mesme corps ?99
Le Chœur
605
De nostre affliction vous discourez à l’aise,
Vos biens en sauveté de son hostile braise,
Qu’endommager aux champs le traistre n’a permis100
Ses soldats gardiens exprés ayant commis,
Si nous faillismes seuls, seuls nous portons la peine,
610
Seuls nous sommes butin de sa rage inhumaine,
Que nous venez vous donc, importuns reprocher
D’un mal qui ne vous touche, et ne vous peut toucher ?
Pourquoy defendez-vous que d’angoisseuses plaintes101
Nous tâchions d’adoucir nos mortelles atteintes ?
Le Senat
615
O la simplicité, l’impudence, l’erreur,
De croire qu’il n’ayt point contre nous de fureur,102
De maltalent103 caché, de fiel, et de rancune,
Qu’il espargne nos biens plus que d’une Commune,
Sinon que cauteleux il desire semer
620
La discorde entre nous, plus forte [l]’allumer104 :
Ores que menassés de pareille ruine,
Nous en extirperons jusques à la racine,
Ores que nous avons plus besoin d’une paix
Pour s’entre-secourir, que nous n’eusmes jamais ;
625
Vous souvienne [aveuglés]105 quel est le personnage,
Qu’il guerroye de ruse106 autant que de courage,
Qu’où la force d’Achille il prévoit luy manquer,
L’artifice d’Ulysse il sçait trop appliquer.
Tel, tel je vous le pleige107, et ne veux que ses gestes
630
Exploitez avec nous d’exemple manifestes.
Je ne veux qu’au present le passé conferer ;
Mais, helas ! on nous vient son vouloir declarer,
Voicy nos Deputez, de qui la face morne
Monstre que sa rancœur implacable est sans borne108,
635
Amis qu’avez-vous fait ? de quelle affection
A receu ce cruel nostre legation ?
Ambassadeurs
Pire cent et cent fois que n’est le plus barbare,
Qui hormis l’ornement du Sceptre et du Thyare,
Ne sent plus que son Roy, dédaigne d’escouter
640
Ceux qu’il souloit icy compagnons accepter,
Resolu d’abolir le nom de sa patrie,
Et plustost n’amortir l’ardeur de sa furie.109
Le Chœur
O miserable ville ! ô pauvres Citoyens !
Ambassadeurs
Nos tombeaux de la paix sont uniques moyens.
Le Senat
645
Qu’à tout appointement il a fermé l’oreille ?
Ambassadeurs
La forme qu’il en donne à la guerre est pareille.
Le Chœur
Ah ! Cieux, tout est perdu.
Le Senat
En somme dites nous
Que l’amande contient prescrite à son couroux.
Ambassadeurs
Ainsy que chacun sçait, la tréve consommée,
650
Pour la seconde fois revoyant son armée,
Nous l’avons, en faveur du peuple, et du Senat,
Supplié que son camp encor il remenât
Hors des confins de Rome, et qu’alors, toute chose
Sous l’equitable part de la raison enclose,
655
On luy concederoit de franche volonté.
Mais d’une passion cholere surmonté,
Respirant un rancœur en sa veuë égarée,110
Subit111 vostre demande à hautain rembarée,
Replique qu’il n’avoit en qualité de chef,
660
Remede ny soulas propre à nostre meschef,
Mais, comme Citoyen de Rome et Patriote,
Sa gloire prévoyant au sepulchre devote 112,
Les destins irritez de trop d’ambition,
Qu’il nous conseilloit bien vuidé de passion ;113
665
Rendre aux Volsques plus forts leurs villes usurpées,
De richesses par nous, et d’honneur dissipées ;
Promettre ne jamais la guerre encommencer,
Et à tous droicts contr’eux pretendus renoncer ;
Qu’ainsy nous joüirons de la paix desirée,114
670
Qu’ainsy nous obtiendrons sa faveur asseurée ;
Qu’ainsy nous évitons le naufrage prochain,
Et que son camp ainsi lairroit le mur Romain,
Ne donnant que trois jours de temps à se resoudre.
Jupiter, (à ces mots) quand il lâche son foudre,
675
Moins severe paroist, adjoustant au surplus,
Que ce terme expiré de conference exclus
Il nous feroit punir entrans en son armée.
Le Chœur
O Cité desastreuse, où est ta renommée ?
Le Senat
Vous deviez en secret le sonder avisez,
680
Les Volsques repaissans de propos déguisez.
Ambassadeurs
Ouy, s’il n’eust prévenu la ruse projettée,
Mandé de leurs primats la troupe consultée,
Pour ouïr l’ambassade, et sur le champ enjoint,
Que l’on la declarât tout haut de poinct en poinct.
Le Chœur
685
Allons de nostre sang sa cruauté repaistre,115
Plustôt qu’à sa mercy derechef nous soumettre,
Allons l’espée au poing ses scadrons enfoncer,116
Un trépas genereux n’est point à renoncer.
Le Senat
Non, retournez vers luy repeter nos prieres,
690
Le Soleil en un jour different de lumiere
Montre que l’homme peut d’opinion changer,
Se peut de la rigueur à la pitié ranger.
Repoussez, il nous reste un remede à l’extréme,
D’envoyer suppliant vers luy nos Prestres mesme,
695
Qui pour la pieté le pourront émouvoir,
Dépeschez au peril compassant le devoir.
Ambassadeurs
Encore que ce soit toute peine perduë,
Nous vous allons querir sa response attenduë.117
Le Chœur
O severes destins ! Faut-il que nostre dueil
700
Accroisse d’un tyran l’insupportable orgueil ?
Faut-il de la pitié d’un Busire118 dépandre,
Tombez (pour le sauver) en si piteux esclandre ?
Scene II119
Coriolan
Ma vengeance tantost accomplie à demy,
Ce peuple injurieux de mon los ennemy,
705
Qui se targuoit du nombre, et du nom de sa ville,
A ma discretion ploye son joug serville,
Deux fois par ambassade a souffert le refus,
D’un accord demandé repentant, et confus,
Et n’en doit esperer quelque chose qu’il face ;
710
Tâchant humilié de rentrer en ma grace,
De me tirer à part, corrompre ma faveur,
Cela de mon courroux n’amortit la ferveur,
Ne l’esteindra premier que sa gloire foulée
Aux moindres nations se ternisse égalée,
715
Tant qu’assouvy j’auray mis son pouvoir si bas,
Son bon-heur eslevé du bon-heur des combats,
Que chacun sans peril des peuples qu’il opprime,
Reparera sa perte en reparant son crime,
”Rien ne se fait sans cause, et les Dieux providens,
720
”De qui, pauvres mortels nous sommes dépendans,
”Sçavent nostre arrogance à la raison reduire,
” Pourveus quand il leur plaist d’instrument de leur ire,120
D’instrument comme moy pour la rogue fierté
Des Romains, abusans de trop de liberté.
725
O saincte ! ô équitable ! ô terrible justice !
Heureux Coriolan d’appliquer ce supplice,
Vengé tu as atteint le comble de tes vœux,
Vengé tu traceras l’exemple à nos nepveux,
Vengé tu as acquis plus d’honneur, plus de gloire,
730
Que ce bras121 ne l’avoit de toute autre victoire,
Estouffe desormais le soucy devorant ;
Mais, où vay-je d’esprit et de pensers errant ?
Je me trompe, ou voicy leur Ambassade encore,
Que la honteuse fin d’une paix viendra clorre.
Scene III

Ambassadeurs122,
Coriolan,
Le conseil.

Ambassadeurs
735
Une derniere fois ta plorable Cité
Reclame ta clemence en son adversité,
Une derniere fois ta pitié conjurée,
Du peuple nous offrons une grace asseurée,
Un rappel consenty de tous en general,
740
Rappel de ton exil, qui nous fut si fatal ;
Te priant au surplus nous donner audience
En privé quelque part, avecques patience.
Coriolan
Soldats, appellez-moy les seigneurs du Conseil ?
Ambassadeurs
Je frissonne au regard que décoche son œil.
Coriolan
745
Me conferer à part en affaire publique,123
Si vous ne desistez d’une sourde pratique,
Punis en qualité de traistres suborneurs,
Qui voulez m’allecher d’appas empoisonneurs,
Tous on vous apprendra : Sus, en pleine assistance
750
Dites, si les Romains (induits à repentance)
Ce qu’ils ont usurpé veulent retribuer,
Faisant cesser le siege, ou le continuer.124
Au defaut de la paix en ces bornes prescrite,
Ne vous avois-je pas nostre armée interdite ?125
Ambassadeurs
755
Moyennant que ton camp il te plaise adoucy,
Tirer de nos confins en l’emmenant d’icy,
Autant que l’équité permet que l’on t’accorde,
Ils te l’accorderont desireux de concorde.
Coriolan
N’avez-vous impudens charge que de cela ?
Ambassadeurs
760
Nostre commission ne va que jusques là.
Coriolan
Qui donc vostre retour maintenant autorise ?
Ambassadeurs
”Pour le bien du païs toute chose est permise.
Coriolan
Le bien que vous cherchez est vostre detriment.
Ambassadeurs
Sans passion tu peux en parler autrement.
Coriolan
765
Aucune passion mon ame ne transporte.
Ambassadeurs
Du Temple de Janus126 ferme doncques la porte.
Coriolan
Trahissant mon party pour vous gratifier ?
Ambassadeurs
Ains d’une paix daignant les deux peuples lier,
Coriolan
Je le desire ainsi, les pactions égalles,
Ambassadeurs
770
Esgalles, ou des tiens la gloire tu ravalles,
Coriolan
Des assassins (ingrats) vous appellez les miens ?
Ambassadeurs
Toûjours le bon costé fut et sera des tiens.
Coriolan
Ils sont coupables tous, et tous je les renonce.127
Ambassadeurs
Console au moins nos maux d’une humaine response,
Coriolan
775
La premiere donnée emporte son destin,
Ambassadeurs
L’honneur de ton païs veux-tu mettre en butin ?
Coriolan
Je n’ay point de païs qu’où ma fortune est bonne,
Ambassadeurs
Rome est celle pourtant qui ton estre te donne.
Coriolan
Rome est celle qui m’a voulu priver du jour.
Ambassadeurs
780
A son ingratitude oppose ton amour,
Coriolan
Ne m’importunez plus d’une priere vaine,
Ambassadeurs
A d’autres mieux venus nous resignons la peine.
Coriolan
A quiconque ce soit je defens revenir,
Si à la paix offerte il veut contrevenir.
Ambassadeurs
785
Nous allons rapporter cette triste nouvelle,
Coriolan
Et moy de plus en plus continuer fidelle,
Employer mon courage, et ma dexterité,
Pour ceux qui m’ont receu en ma calamité.
Le Conseil
O des plus valeureux Soleil incomparable !
790
Que ton malheur nous fut propice et favorable,
Que nous avions besoin d’un tel chef, et combien
Ta vertu doit cherie en ce val terrien,128
Obliger qui la tient de conserver sa grace,
Des plus audacieux elle brise l’audace
795
La fortune la suit, la fortune ne peut
Tollir à ces desseins rien de ce qu’elle veut.

Acte IV

Scene I129

Valerie,
Troupe de dames.

Valerie
Doutez vous que les Dieux inspirent mon courage ?
Les bons Dieux qu’en l’effroy de ce commun naufrage
Chacun va prosterné supplier aux Autels,
800
Leurs miracles souvent d’origine sont tels,
Ils choisissent un cœur humilié de crainte,
Pour y germer la foy d’une assistance saincte,
Pour rendre son conseil organe d’un bien fait,
Outre que je croirois un signalé forfait ;130
805
Outre que je croirois tenir plus d’une Idole,
Que du sang genereux de ce grand Publicole,
Laissant aucun moyen à part moy pourpensé,
Utile à mon païs de misere oppressé,
Prest à faire une paix pleine d’ignominie,
810
Paix qui ne vaut pas mieux qu’un joug de tyrannie,
Paix de qui nos Majeurs131 herisseroient d’horreur
S’ils entendoient là bas nostre timide erreur :132
Les Celestes exprés ont voulu debonnaires,
Que teinsions en depost du chef des adversaires,
815
Un gage plus preignant d’amour, et de pitié,
Sa mere, et ses enfans, et sa chere moitié.
Implorant leurs secours, implorant leur puissance,
Pour toutes de parler je prendray la licence,
Allons donc les trouver.133
Troupe de Dames
Allons, puis qu’il te plaist,
820
Puis que d’un bon espoir l’augure te repaist,
Jaçoit que nous deussions auparavant ensemble
Consulter le vouloir du Senat, ce me semble.
Valerie
Nullement, en desirs si vertueux conceus
L’autorité suffit des grands Dieux de là sus,134
Scene II135

Amfidie

Amfidie
825
Qu’as-tu fait insensé ? quelle manie estrange
Une bréche éternelle imprime à ta loüange ?
Ennemy de l’honneur acquis par le passé,
Tu consens un rival au premier lieu placé ;
Un rival estranger perfide à sa patrie,
830
Aujourd’huy de ton gré les Volsques seigneurie,
Commande absolument, leurs batailles conduit,
Ton los est obscurcy aupres du sien qui luit,
Ton credit aboly, ta renommée esteinte,
Si qu’ores penetré d’une jalouse atteinte
835
A peine pourras-tu les aisles luy rongner,
A peine du commun la croyance esloigner,
Qui dédaigne marcher sous autre Capitaine,
Veut que l’autorité en ses mains souveraine
Demeure irrevocable, et aux autres enjoint
840
S’il ne leur dispersoit de n’en pretendre point,
Que j’endure l’affront ? ô gouffres de Tenare136
Ravissez-moy plustost à vostre Prince avare :137
Je n’affecte le jour qu’à cause de l’honneur,
Et ne sçaurois souffrir compagnon, ny Seigneur :138
845
Au surplus dessus luy il m’a ja donné prise,
Perdant l’Occasion d’une haute entreprise,
L’Occasion qui n’a des cheueux que devant139,
Et glissée une fois remplit les mains de vent ;
Mais il la vouloit perdre octroyant une tréve
850
De trente jours aux siens, en leur crainte plus griéve ;
Bien pris d’avoir pendant son siege transporté,
Permis Rome reprendre en toute liberté
Ses esprits, son courage, et de vivre munie,
Mocquer nostre imprudence à juste droict punie :
855
La foy d’un traistre est nulle, il n’y a point d’arrest,
De faire à tous le mesme il sera tousjours prest,
Amorcé du rappel de son ban140, c’est sans doute,
Que des Volsques bien-tost nous oirons la déroute,
Qu’auteur de ce dommage on viendra m’accuser,
860
Me meurtrir dans mon lit, mes lares embraser,
Déloyal ! Haste toy, si tu en as l’envie ;
Car je feray de prés examiner ta vie ;
Je te donneray tant d’espions desormais,
Et tes gestes seront de tant d’yeux enfermez,
865
Que difficilement tu ourdiras de trame,
Qu’à ta confusion, qu’à ton sanglant diffame :
Sinon je te prepare un tel piege au retour,
Que tu perdras ensemble et la gloire et le jour.
Scene III141

Volomnie,
Valerie,
Troupe de Dames,
Verginie.

Volomnie
Mes Dames, plût au Ciel qu’il fût aussi facile
870
D’accomplir ce project que je le sens utile.
Las ! je n’espargnerois ny prieres ny pleurs,
Je luy peindroy plus grands encore les malheurs,
Plus grands il ne se peut142, Rome desesperée
Une telle secousse onc n’avoit endurée,
875
Depuis que deux jumeaux la fonderent au bord
Où un heureux destin les preserva de mort.143
De mon fils courroucé n’estant point éconduite,
Je croiray rebâtir une ville détruite.
Helas ! ce sont propos, propos jettez en l’air,
880
Perdus, infructueux, qui ne font que couler.
Flechiroy-je (sa mere) un Heros magnanime,
Qui tousjours a plus fait de son païs estime,
A preferé sa gloire à l’amour des parens,
Ains au jour que mortels nous sommes respirans ;144
885
Bref, qui d’affection vers sa patrie extréme,
Maintenant la poursuit d’une haine de méme,
Témoin l’âpre rebut de nos Ambassadeurs,
D’une paix coup sur coup pour neant demandeurs
Et pire témoignage arguant sa colere,145
890
De nos Prestres sacrez l’inutile priere,146
Valerie
Le pouvoir maternel surpasse tout pouvoir,
Il ne vous a jamais manqué de son devoir ;
Humble, respectueux, enfant si debonnaire,147
Que la pieté méme il prenoit d’exemplaire,
895
Que vos pleurs molliront son courage d’acier,
Que Rome aura de quoy plus vous remercier,
Vous sçauoir plus de gré qu’aux Matrones Sabines148,
Se jettant au travers des batailles Latines,
Leurs peres appointans avecque leurs espoux,
900
Que Mars déjà bouïllant appareilloit aux coups ;
Prenez seulement cœur d’esprouver la fortune,
Que vous accompagnant nous desirons commune,
Soit de honte, ou d’honneur, de salut, ou de mort,
Selon la volonté de l’immuable sort.
Volomnie
905
Esprouver un hazard sans espoir c’est folie,
Valerie
Au contraire l’espoir vous rit, et vous supplie,
Volomnie
Tant d’autres éconduits devant moy me font peur,
Valerie
Leur credit pres du vostre estoit une vapeur,
Volomnie
Leur credit embrassoit celuy de la patrie,
Valerie
910
Et qui refuseroit une mere qui prie ?
Volomnie
Pensez que son pouvoir dépend de l’estranger.
Valerie
Le Volsque n’est icy qu’afin de le venger.
Volomnie
Le Volsque qui dispute avec nous de l’Empire149,
Nostre ennemy mortel plus haut certe respire,
915
Il ne déploye point pour un particulier
Sa puissance totalle en ce peuple guerrier.
Valerie
J’aymerois mieux nous voir tout au coup refusées,
Qu’en excuses ainsi, sans excuse amusées,150
”La fortune souvent apporte le bon-heur,
920
”Se munissant d’espoir, et non point de malheur.
Volomnie
Je perisse plustost que refuser ingrate,
Au païs affligé ma priere Avocate,
Je refuse sans plus, craintive du refus,
Craintive à bon sujet, si jamais je le fus,
925
Parfait a ma requeste, éconduite et receuë,
Ou la fin d’une guerre, ou sa douteuse issuë.151
O pitoyables Dieux ! auteurs des bons desseins,
Tant justes, tant clemens, tous puissans, et tous saincts,
Accompagnez ma voix d’un charme qui penetre
930
Le roc de son courage, et penetrant j’impetre,
J’impetre le pardon des torts qu’on luy a faits,152
Conjoints à la faveur d’une agreable paix.
Allons, ma chere Bru, viens d’un baiser modeste
Appaiser de ce Mars la rancune funeste,
935
Et toy son doux espoir, son germe genereux
Oblige dés le bers153 ton païs malheureux.
Scene IV154

Coriolan,
Le Conseil,
Volomnie,
Troupe des Dames.

Coriolan
Seigneurs Volsques, honneur de vostre Republique,
Dignes d’estre adjoustez à la troupe Olimpique,
Le Conseil nous appelle en ce siege important,
940
A la perte de l’un des deux partis bastant,
Des Romains, ou de nous, l’un obstiné de prendre
Un monde enclos de murs ; l’autre de se defendre,
Doute qui ne se peut bien resoudre au certain,
Sçauoir l’évenement, si ce n’est du destin ;
945
Quant à ce qui concerne une apparence humaine
Sa prise ne nous doit balancer incertaine,
D’ouverte et vive force, ou du temps ménagers
Avec moins de hazards, de perte et de dangers ;
Moins prodigues de sang, et plus meurs de prudence
950
Faut que l’ennemy prenne un joug en patience,
Conviendra qu’il se rende à composition,
Malgré sa resistance et son ambition,
Pretendre le forcer veu la grandeur du nombre,
J’estime que ce soit lutter contre son ombre,
955
Se reculer du but au lieu de s’approcher,
Pour conserver un bien que l’on prise si cher,
Garder sa liberté, sa fortune, et sa race :
Il n’est rien d’impossible, il n’est rien qu’on ne face,
Jusqu’au dernier souspir on combat hardiment,
960
Mesme alors que le corps ne manque d’aliment,
Que le sang vigoureux boüillonne dans les veines,
Et que d’esprit encor elles sont toutes pleines,
Loing d’avoir à dompter des hommes affamez,
Des vaincus impuissans en leurs murs enfermez,
965
Parmy les corps plaintifs des enfants et des femmes,
De monceaux charongneux delaissez de leurs ames,
Parmy l’air pestilent, la frayeur des assaults,
Talonnez de la Parque, opprimez des travaux :
Pour moy, c’est mon avis, je trouve que ce siege
970
En longueur les accable autant qu’il nous allege,
Sauf l’opposition des meilleures raisons
Permises à chacun en ce que nous faisons,
Ainsi que le Printemps ne fait une hirondelle,155
Tous les esprits ne sont captifs d’une cervelle :
975
Et comme le cheval plus adextre, souvent
Ne laisse de chopper156, on se va decevant.
Humaine infirmité ! Mais, ô Bonté Diuine !157
Quelle troupe vers nous de Dames s’achemine ?
Je reconnoy ma Mere, et ma Femme, sus donc
980
Arme toy de constance inflexible, si onc
Contr’elle de constance. Ha ! l’amitié plus forte
Que tout autre respect me surmonte et m’emporte158 ;
Je les voy larmoyant, O pudique moitié !
Ne me provoque plus par tes pleurs à pitié,
985
Conforte toy d’espoir, et vous aussi ma mere,
Vous de qui j’ay receu la vitale lumiere,
Vous [que] sur tous j’honore159, et à qui tout je dois
Qui vous amene icy maintenant, dites moy ?
Volomnie
Le motif, mon enfant, de ma triste venuë,
990
Se lit assez empreint en ma face chenuë ;
Coupable tu le sçais, Helas ! Helas ! je vien
Pour faire resulter du mal un plus grand bien,
De la guerre une paix moyennant qu’il te plaise
Temperer de raisons ta cholereuse braise,
995
Qu’il te plaise oublier l’outrage injurieux,
Vers ta valeur commis d’un peuple furieux,
Commis d’un peuple ingrat, d’une Commune ignare
Envers son bienfacteur, son asile, et son phare.
Ores il se repent, il te crie mercy,
1000
Ores il émouvroit le cœur plus endurcy160,
De ses calamitez, de ses lugubres plaintes,
Ores tu te tiens vengé ses murailles enceintes,
Tu luy peux comme un pere après l’avoir puny,
L’oubliance impetrer des Volsques reuny,
1005
Tu le peux, et le dois, pieux et magnanime ;
Afin de t’acquerir une gloire sublime,
Afin de meriter de ces deux nations,
Equitable censeur de nos dissensions,
Je ne te voudrois pas conseiller (mal-aprise)
1010
De trahir ceux qui t’ont leur puissance commise ;
Non plus que de vouloir ton pays ruiner,
Tu dois fidel à l’un, à l’autre pardonner,
De deux extremitez moyennant un remede,
Au regard des vertus la clemence precede.
1015
Hé ! combien penses-tu que le sort plus cruel
Afflige nos cerveaux d’un soin161 continuel,
Travaille plus ta mere, et ta femme dolente,
Si ce mortel brasier de discord ne s’allente162,
Si (ce que les bons Dieux empeschent d’avenir)
1020
Ma priere ne peut qu’une honte obtenir ?
Desirer qu’à ton camp arrive la victoire,
Que le païs erige un trophée à ta gloire ;
C’est une impieté, c’est une trahison,
Souhaiter le contraire. Helas ! quelle raison ?163
1025
Tu es mon sang, ma chair, mes os, ma geniture,
Que j’affecte le plus par devoir de nature,
Aussi l’espoir osté d’appointer, n’ay-je pas
Resolu d’allonger jusque-là mon trépas,
Sur mon corps trépassé tu passeras en armes,
1030
Conduisant à l’assaut la fleur de tes gens d’armes,
Mon fils ne te resoûs à tant d’impieté,
Par ce sein qui ta bouche a petite allaité,
Par ces yeux éplorez de larmes continües,
Par les douleurs que j’ay mortelles soustenües164,
1035
En te mettant au jour par le chaste lien
D’un amour conjugal, et par cest enfant tien,165
Exauce je te prie, exauce ma requeste,
Et promets garantir nostre peureuse teste.
Tu ne me répons mot, tu pallis du remors,
1040
Ton cœur souffre agité de merveilleux effors ;
Hé ! mon fils. Ah ! mon fils de grace considere,
Qu’il ne faut pas toûjours ceder à sa colere,166
Ce que j’ay fait pour toy : Venez et l’embrassons,
Et s’il nous éconduit, à ses pieds trespassons,
1045
Que sa rigueur ensemble implacable nous tuë,
Que sur nous sa vengeance entiere s’effectuë.
Coriolan
Ah ! Mere, Qu’as-tu fait pour sauver ton païs,
Ma vie et mon honneur, cruelle tu trahis,
Pour luy tu as vaincu une victoire heureuse,
1050
Mais à ton sang dompté fatale, et funereuse,167
Suivez-moy, je vous veux en secret conferer,
Quand, et comment le camp je feray retirer.
Volomnie
O parole pieuse et du Ciel inspirée !
Tu nous es secourable autant qu’inesperée.
Le Conseil
1055
Vaincu d’affection ce murmure à l’écart
Ne nous presage rien de meilleur qu’un depart,
Que de lever moquez le siege d’une ville
A l’extréme reduite, et peu s’en faut seruille168,
Ville qui n’avoit plus d’espoir de se sauver,
1060
Comme nous desormais de pouvoir captiver,
Souffrir qu’un estranger nous trahisse en la sorte :
Mais qui resisteroit la contrainte si forte ?
Il y a plus en luy de pieté beaucoup,
Que de mauvais vouloir169 executant ce coup.
Coriolan
1065
Ma Mere, tenez-vous de la chose asseurée,
Bien que vous la jurant ma perte est conjurée,
Retournez delivrer ces ingrats de soucy,
Puis qu’à vostre depart l’avez remis ainsi.
Volomnie
Ils ne croiroient (mon fils) d’un autre la nouvelle,
1070
Mon sejour en ton camp les tiendroit en cervelle170.
Jupiter protecteur te conserve, attendant
Que nous te reverrons, te garde d’accident.
Coriolan
Ne l’esperez plustost qu’en l’Herebique salle171,
Adieu ma Mere, Adieu ma Compagne loyalle.
Volomnie
1075
Helas ! de ce soupçon tu me navres le cœur,
O Dieux ! Grands Dieux du Ciel ! faites qu’il soit mocqueur.

Acte V

Scene I172

Coriolan,

Page.

Coriolan
Glacé, pâle, tremblant d’une crainte inconnuë,
Ma resistance est vaine, et ma constance est nuë,
Cent presages mortels m’environnent les yeux
1080
Fermez toute la nuict aux somnes gracieux,
De spectres agitez, de larvalles figures173,
De gemissemens longs, effroyables augures ;
Tantost d’un peuple émeu je sentois le cousteau
Mes entrailles percer, imployable bourreau ;
1085
Maintenant il sembloit en mon ame égarée,
Conjointe au nombre espoix d’une troupe aërée,
Pour neant reclamer la peine de Charon,
Luy offrir le passage à passer l’Acheron174,
Sur ce bord [negligée] errante et forcenée175,
1090
Comme celles qui ont forcé leur destinée,
Un cry de ces oyseaux prophetes de malheurs,
Traisné jusques au jour augmentoit mes douleurs,
Et le jour paroissant, Phœbus comme malade
Semble me decocher une sinistre œillade,
1095
La terre sous mes pieds mugit à chaque pas,
Scrupuleux argumens à qui craint le trépas,
Celuy-mesme, celuy qui darde son orage,
Ne sçauroit m’étonner d’un si foible presage,
Horsmis un ennemy de mes gestes passez,
1100
De mes Lauriers vainqueurs l’un sur l’autre entassez,
Qui souffle la fureur au sein d’une commune,
Réveillant les tisons d’une vieille rancune,
Il ne me peut plus voir des Volsques preferé,
Reprochable d’un crime à leurs yeux averé,
1105
Contenir neantmoins le frein de ma vaillance,
Ce qu’il a contre moy conceu de mal-veillance,
Imputer mon offense à une pieté,
Plus à me pardonner, qu’aux rigueurs appresté176 ;
Luy seul époinçonné d’une jalouse envie,
1110
A tel prix que ce soit me veut oster la vie.
Qu’il le face, tousjours il nous convient mourir ;
Laisser les loix sur nous de la Parque courir,
Ou de l’âge assommez, ou d’une mort contrainte ;
Mais cest homme hasté me regele de crainte.
Page
1115
Les Seigneurs du Conseil vous mandent assemblez,
Coriolan
Rasserene, coüard, ores tes sens troublez,177
Va trouver resolu ton salut, ou ta perte,
Certes toûjours d’un los immortel recouverte.
Scene II178

Amfidie,
Coriolan,
Conseil,
Le Chœur des Volsques.

Amfidie
Je prens les Cieux témoins [et] la lampe du jour179,
1120
Qu’à l’endroit du païs un charitable amour,
Mon honneur outragé, qui sembleroit complice
De cest incomparable, et traistre malefice,
M’induisent malgré moy d’accuser ce meschant
De nostre nation la ruine cherchant,
1125
Fardé dans le courage, hypocrite, infidele,
Qui faisoit nostre erreur servir à sa querelle,
N’attendant qu’un rappel de son bannissement,
Par quelque trahison commise impunément,
Quelque dommage insigne, au peuple qui credule
1130
Recevoit ce serpent avorté de Romule,
Le premier abusé, j’ay rencontré l’escueil,
Fait confirmer sa charge à ce mesme Conseil,
Cedé ma préminence, estimé sa parole,
(L’homme de bien aussi jamais ne la viole)180
1135
Un Oracle, plustost qu’un tesmoignage humain,
Qu’il seroit ennemy mortel du nom Romain,
Irreconciliable, ardent à la vengeance,
D’un grand cœur offensé merveilleuse allegeance :181
Ce perfide au rebours aise de nos malheurs,
1140
Lâchement suborné de feminines pleurs,
Pour la deuxiesme fois a levé nostre siege,
Execrable forfait, pire que sacrilege,
Forfait que dût la flame avoir ja châtié,182
Sans ouïr ses raisons, sans aucune pitié,
1145
Que n’attenteroit-il d’oresnavant de faire ?
Nous livrer pieds et poings liez à l’adversaire,
Tout ce que j’en ay dit, Ha ! le voicy venir,
A peine de fureur me puis-je contenir.
Le Conseil
Escoutons informé qu’il aura de defense
1150
Contre l’objection d’une si grande offense.
Amfidie
Nostre Communauté te fait commandement,
De déposer ta charge en ses mains promptement,
Afin du tort, ou droit maintenant rendre conte
De choses dont pour toy le Ciel rougit de honte,
1155
D’excés pendant icelle infinis perpetrez,
Nos desseins, nos labeurs par ton moyen frustrez :
Regarde (obeïssant) doncques de te demettre
D’un pouvoir absolu, qui ne veut point de traistre.
Apres il conviendra me respondre accusé,
1160
D’un pouvoir dont tu as lourdement abusé.
Coriolan
Comme du gré de tous183 j’ay la charge acceptée,
Je la rendray m’estant du gré de tous ostée.
Je ne differe point de dire hautement,
Tout ce qui s’est passé sous mon gouvernement,
1165
En rendre conte à vous, et à ceux de la ville.
Qui sçavent s’il leur fut dommageable ou utille184.
Amfidie
Homme double de cœur, ingrat cent et cent fois,
Inventeur de ruines, et refractaire aux loix,
Qui t’a meu d’arrester le cours de nos trofées ?
1170
De nous entretenir des guerres étouffées ?
Qui la premiere fois te permit d’accorder
Une tréve aux Romains, sans nous le demander ?
Levant le siege alors que de crainte esperduë
Leur ville s’en alloit en peu de jours renduë.
1175
Pourquoy depuis as-tu de pouvoir absolu,
Avec eux une paix honteuse resolu ?
Nostre siege levé, abusant d’une armée
Capable de courber dessous la Renommée185
L’univers effroyé, non pas une Cité ;
1180
Dy nous traistre, qui t’a de ce faire incité ?
Si c’est recognoissant l’honneur que nous te fismes
Quand une telle flotte en tes mains nous te mismes ?
Que moy-mesme portay la parole pour toy,
Dépesche, sans forger des ruses, respons moy ?
Coriolan
1185
Vous plaise mes raisons ouïr en patience ;
Il ne se trouvera de certaine science,
Que j’aye rien mépris, que de déloyauté
Reprochable je sois vers la Communauté.
Rome au commencement de la guerre entreprise,
1190
Prendre onc je n’esperay, ny vous qu’elle fût prise,
Nostre but n’y tendoit, nous n’avions volonté,
Leur puissance affoiblie, et leur orgueil dompté,
Sinon de retirer vos places detenuës,
Pactions avec eux de ma part convenuës,
1195
Promesse executée avant que retourner.
Amfidie
Tu as donc là voulu nos victoires borner ?
Coriolan
J’ay douté186 le hazard des armes journallieres.
Amfidie
Quel hazard en des murs leurs forces prisonnieres ?
Coriolan
L’extréme desespoir d’un ennemy vaillant,
1200
A produit de grands maux au vainqueur insolent.
Amfidie
La trahison d’un chef estranger plus à craindre,
Aux credules souvent apporte dequoy plaindre.
Coriolan
Veulent les Dieux benins, que vous n’ayez jamais
Dequoy vous plaindre plus que d’une telle paix.
Amfidie
1205
N’as tu (sollicité de prieres de femmes)
A nostre armée enjoint une retraite infame ?187
Coriolan
Las ! je ne sçache aucun de vous qui n’eust fléchy,
Et par la pieté de son devoir gauchy.
Amfidie
Vous voyez qu’il confesse à plain sa perfidie.
Le Chœur
1210
Le traistre n’a que trop nostre teste estourdie
D’inutiles discours, trop merité la mort,
Que nous luy donnerons sur le champ d’un accord.
Coriolan
Au secours mes amis, à l’aide, on m’homicide.188
Le Chœur
Trebuche déloyal au fleuve Acherontide189,
1215
Va trahir de Pluton les Manes si tu peux.
Coriolan
Arrestez Citoyens, où avez-vous les yeux ?
Le Chœur
Te voilà guerdonné d’un merité salaire,
A qui voudra t’ensuivre effroyable exemplaire ?190
Amfidie
Le peuple n’a rien fait, justement mutiné,
1220
Qu’executer du Ciel un Arrest destiné,
Ne se voulant Tyran deposer de l’Office,
Il l’y devoit contraindre avec ce sacrifice,
Loüez-le donc de l’acte, au lieu de le blâmer,
Au lieu de le cuider de propos reprimer.
Le Conseil
1225
La forme de justice à loisir observée,
Tous sa punition eussent lors approuvée.
Amfidie
Au contraire, on luy eust permis en ce loisir
D’attenter quelque fraude en son meschant desir,
Esquiver du supplice, et ses armes tournées,
1230
Nous faire desister nos poursuites trainées ;
Il n’est que d’appliquer au chancre191 commencé,
Le cautere premier qu’il soit plus avancé.
Le Conseil
Que sert le repentir en une chose faite ?
Mais pour rendre sa faute encore plus suspecte,
1235
Procurons un cercueil honorable à son corps,
Des vertus qu’il avoit, non des vices recors192.
Amfidie
J’approuve volontiers cest avis magnanime,
L’injure aux trépassez est un enorme crime.
Scene III193

Volomnie,
Messager.

Volomnie
Comme du vent la fueille, et le flot, dés long-temps194
1240
Mes pensers d’un effroy s’agitent inconstans,
Mon chef dressé d’horreur195, et mon sang pris de crainte,
Ouvre les yeux aux pleurs, et la bouche à la plainte,
Je ne puis, je ne puis d’espoir me rasseurer,
Je ne puis rien de bon pour mon fils augurer ;196
1245
Développé d’un banc197, un gouffre le menace.
Sujet ainsi qu’il fut à une populace,
Sujet à rendre compte à un peuple estranger,
En quoy plus perilleux je prévoy son danger,
De ce qui [s]’est obmis198 en sa charge passée,
1250
D’une paix à quoy l’a ma priere forcée,
Aux Volsques dommageable, aux Volsques qui pouvoient
Mieux user contre nous des armes qu’ils avoient,
Nous prescrire assiegez, et faillis de courage,
Telles loix qu’un vainqueur donne à son avantage :
1255
Helas ! mon cher enfant, ta grande pieté,
Sera (je le crains bien s’elle ne l’a esté)199
Cause de ton desastre, et auras debonnaire,
Mieux aymé le trépas certain que me deplaire,
Tu auras mieux aymé à la Parque courir,
1260
Que le blâme impieux de ma bouche encourir.
Il me souvient, helas ! il me souvient encore,
Une frayeur toûjours depuis me rememore
Ceste prediction, qu’à l’Adieu tu nous fis,
Prophete malheureux de ta perte (mon fils)
1265
Le front pâle, la voix en sanglots élancée,
Tu nous dis découvrant le fond de ta pensée,
Ouy, fermant nostre Adieu de larmes tu nous dis,
N’esperer nous revoir qu’au Royaume de Dis200.
O Filandieres sœurs201, je vous prie à mains jointes,
1270
Si son cœur a senty vos funereuses pointes,
Premier que de souffrir une plus dure mort,
Par quiconque voudra me faire ce rapport,
Outre-percez le mien ministres infernales,
Avec le mesme effort de vos fleches fatales,
1275
Favorisez-moy tant ; mais, que vois-je avancer ?
Et ses yeux égarez deçà, delà lancer ?
Ha ! c’est fait, il m’a veuë, et d’une sombre œillade
L’esclandre confirmé que je me persuade.
Approche Messager, approche, c’est à moy,
1280
Que ton front se pâlit sçavant de mon émoy.
Messager
Madame, c’est à vous que Fortune cruelle
Adresse par ma bouche une horrible nouvelle.
Volomnie
Raconte hardiment un mal imaginé ;
Le Ciel n’est d’aujourd’huy à me nuire obstiné.
Messager
1285
Vostre fils massacré, autrefois nostre Alcide,
A d’un peuple saoulé la fureur homicide.
Volomnie
O peur trop veritable ! ô trop cruels destins !
O malheurs oppressans de fortune incertains !
Fresle, foible faveur d’un vulgaire muable,
1290
Mais au discours fais-moy ce meschef plus croyable.
Messager
Les Volsques assemblez, mal contens de l’accord,
Avoient de ce Heros ja conspiré la mort,
Une partie au moins par celuy suscitée,
Qui voyoit envieux sa gloire supplantée,
1295
Son credit amorty, comme prés le Soleil
Du firmament voûté les Astres n’ont point d’œil,
Amfidie est le nom de ce jaloux d’Empire,
Qui traistre dés long temps cherchoit à le destruire,
L’accuse en plein Conseil, et le cite accusé,
1300
Que de l’autorité supréme déposé,
Il eust à rendre conte à l’instant de la charge,
Des crimes se purger dont le peuple le charge,
Coriolan craignant, d’autorité privé,
Dessous luy se trouver ainsi qu’homme privé,
1305
Proteste que du gré de tous la charge prise,
Il ne s’en demettroit estant de tous commise ;
S’efforce neantmoins d’appaiser leur courroux,
Par le miel distilé de sa langue plus doux ;
De fait les principaux demonstroient au silence
1310
N’estre point envers luy portez de malveillance,
Que le respect gravé de ses rares vertus
Obtiendroit un oubly des crimes ramantus,
Faveur de l’ennemy connuë et redoutée,
Qui soudain à sa troupe assassine apostée,202
1315
Recourant mutiné l’encourage au delit,
D’audace, de fureur, et d’ire [la] remplit203,
Helas ! defendez-moy de dire ce qui reste.
Volomnie
Je n’ay que trop compris de ton discours funeste,
Il est mort, je le voy sous un peuple atterré
1320
L’estomach de cent coups, et de cent enferré,
Ores environné d’une mortelle glace,
Je voy ce corps guerrier estendu sur la place,
Dépouïllé de son ame, et privé de couleur.
O dueil insupportable ! ô rage de douleur !
1325
O Mere parricide ! O Mere criminelle !
De ton sang innocent, execrable bourrelle.
O Dieux ! ô Dieux cruels ! que vous avez produit
De ma peine pieuse un detestable fruict !
Chetive ! pour sauver le sac de ma patrie,
1330
J’immole mon enfant, j’ay ma race meurtrie ;
Au moins que je le visse, et qu’il me fust permis204
De plorer sur son corps captif des ennemis,
De composer ses yeux, et luy baiser sa bouche,
Puis le lit luy donner, où les defuncts on couche,
1335
Et qu’il me fût permis tout mort de luy parler,
De fantasques regrets ma perte consoler ;
Aucun autre que moy ne luy promet des larmes,
Son païs sent encor le trenchant de ses armes,
Se souvient de n’avoir peu sa haine plier,
1340
Et qu’à moy seul il doit le bien fait singulier.
Il me doit ce bien-fait, et je luy dois la vie,
Que je l’ay flechissant pitoyable ravie.
O chere geniture ! ô unique soulas !
Croy que le Stix205 ne peut de ses neuf entre-las
1345
Empescher que bien-tost je ne te sois rejointe,
Des regrets de ta mort jusques à l’ame épointe,
Courbante sous le faix d’un âge langoureux,
A qui la terre nuit, et le Ciel rigoureux,
Qui n’espere appaiser de complaintes tes Manes,206
1350
Mais bien de ma presence aux rives Stygianes207,
Et que mon dueil n’estant pour ce faire assez fort,
En un coup genereux je trouveray la mort208.

Fin

Notes

1.
Communauté : dans la langue renaissante et classique, groupe d’hommes qui habitent en un même lieu. Le terme est ici synonyme de peuple. Les Volsques, peuple voisin des Romains et leurs plus farouches ennemis, sont installés au sud du Latium ; leur capitale est Antium, ville portuaire. C’est là que Coriolan trouve refuge durant son exil.
2.
Publicole : Valerius Publicola est une grande figure des premiers temps de la République romaine. Avec Brutus, il triomphe de Tarquin le Superbe et met fin à la royauté. Consul à plusieurs reprises, il incarne le dévouement à la cause publique et le renoncement aux intérêts personnels. Valerie, dont il est ici question, est la sœur de Publicola. Certains historiens la présentent comme la mère de Coriolan.
3.
Corival : rival.
4.
Acteurs : personnages, individus qui produisent l’action dramatique.
5.
Volomnie : mère de Coriolan. Certains historiens anciens donnent d’autres noms à la mère de Coriolan : pour certains, il s’agit de Valeria, sœur de Publicola, pour d’autres, de Veturia. Volumnia devient alors la femme de Coriolan.B : Velomnie [Le nom apparaît toujours sous cette forme dans l’édition de 1632]
6.
Licinie : tribun de la Plèbe. Plutarque et Denys d’Halicarnasse écrivent toujours Sicinius. Il est tout à fait possible que Hardy ait confondu ce nom avec celui d’un autre tribun de la Plèbe : Licinius Stolo, élu tribun entre 376 et 367 av. J.C. ; ce tribun est célèbre pour avoir défendu les droits de la Plèbe contre les patriciens, c’est celui qui impose qu’un des deux consuls romains soit pris parmi les Plébeiens. On peut très bien imaginer que la confusion ne soit pas involontaire ; en tout cas, elle donne un autre relief au personnage.
7.
Chœur des Romains : on remarquera le grand nombre des personnages collectifs : pas moins de cinq groupes sont représentés sur scène, si l’on compte les Ambassadeurs. Voir Introduction.
8.
Amfidie : roi des Volsques et ennemi de Coriolan. La plupart des manuscrits latins des Vies de Plutarque nomment ce personnage, Aufidius et c’est sous ce nom-là qu’il apparaît dans Shakespeare. En revanche, Alexandre Hardy suit une autre série de manuscrits grecs des Vies où le roi des Volsques porte le nom d’Amphidios, qu’il a peut-être rencontré dans une traduction française de Plutarque, faite par Georges de Selve, Vies de huit excellents personnages grecs et romans mises en paragon par Plutarque et en françois par feu R. Père Georges de Selve, évêque. À Paris, chez Michel de Vascovan, 1543.
9.
Verginie : femme de Coriolan. Il s’agit d’un rôle muet. À l’acte IV, l’enfant de Coriolan est présent, mais il ne parle pas lui non plus. Hardy semble fondre dans le même personnage, Virgilie et Virginie, autre femme illustre de la République romaine.
10.
La première scène se déroule dans la maison de Coriolan.
11.
Tourbe : foule populaire en émoi. Tourbe et Commune sont les deux façons de parler de la plèbe dans la pièce.
12.
A : Ne puniras-tu point l’audace criminelle ? / Et si des vertueux tu pris onc la querelle,
13.
Commune : populace.
14.
Corioles : une des principales villes du territoire volsque prise grâce au courage intrépide de Coriolan. Les consuls attribuent à Gaius Martius, le nom de Coriolan pour célébrer sa victoire. Les deux éditions donnent Carioles. Il s’agit vraisemblablement d’une faute de frappe.
15.
Hazards : au XVIIes., hasard désigne en particulier les périls de la guerre.
16.
A et B : « L’Antialte vaillant qu’elle rompit soudain, »Antialte : habitant d’Antium, capitale du royaume des Volsques. Plutarque précise que lors de la bataille de Corioles, les habitants d’Antium firent preuve de la plus grande ardeur guerrière. L’épisode du sauvetage n’apparaît pas à ce moment-là du récit chez Plutarque ; il s’agit, en fait, du premier exploit militaire et civique du jeune Martius lors de sa première bataille.
17.
Pâtis : pré, paturage.
18.
Ici Alexandre Hardy condense dans une seule bataille deux exploits différents de la vie de Coriolan.
19.
Arbre de Dodone : allusion à la couronne en feuilles de chêne attribuée aux vainqueurs à Rome. Le chêne est l’arbre sacré de Zeus-Jupiter dans le sanctuaire de Dodone, en Grèce. Les prêtres de Dodone interprétaient comme des oracles, le bruissement des feuilles de chène.
20.
Los : louange, mémoire des hauts faits. Mot très présent dans la langue poétique du XVIe siècle, il disparaît assez vite au siècle suivant.
21.
Roc Tarpeïan : la roche Tarpeïenne, falaise du Capitole d’où l’on précipitait les coupables de haute-trahison.
22.
Depite : fâché, en colère.
23.
A : Aux mensonges brassez qu’il voudra proposer, / Il me convient subir. Moy d’une telle race, / L’examen des Tribuns, de ceste populace / Son jugement attendre, ocieux à ce penser / Je rougis, je me deusse en la presse élancer,
24.
Hydre cent fois testu : hydre à cent têtes. La plèbe romaine est comparée au monstre combattu par Hercule dans les marais de Lerne. Il s’agit d’une image courante à l’époque, pour désigner le peuple rebelle et dangereux.
25.
Vaisseau … d’inconstance batu : autre image courante pour désigner le caractère dangereux de la république. Le vaisseau de l’État est malmené par les vents de l’opinion populaire, toujours changeants.
26.
A : Colonnie. On peut comprendre le vers ainsi : comme je le pense, sans calomnie…
27.
Ici entre Volomnie. Cette première rencontre entre Coriolan et sa mère n’existe pas chez Plutarque.
28.
Croire à ta passion : écouter sa passion, sa colère.
29.
Accoiser : apaiser.
30.
A : Moy, fléchir le genoüil devant une commune.
31.
Le vers a treize syllabes dans les deux éditions. L’adverbe « tant » est de trop.
32.
Colleres : colériques. Colère peut être adjectif dans la langue renaissante et classique.
33.
A : Donc tu lui fais de loin découvrir la venue.
34.
Ire débordée : colère excessive, dépassant la mesure.
35.
Gauchir : détourner, éviter.
36.
Aucunesfois… de son rang : Parfois, un roi sort de son rang, il accepte de s’abaisser.
37.
A : Ses forfaits dicimante, et prudent ne s’obstine,
38.
L’un et l’autre Indois : les deux Indes, c’est-à-dire l’Asie et l’Amérique.
39.
La seconde scène se déroule chez Coriolan puis sur le Forum à partir de la tirade de Licinie.
40.
Le tribun de la plèbe rappelle le point de départ du procès de Coriolan : Rome reçoit de Sicile une grande quantité de blés alors que la cherté des prix pousse la plèbe à la sédition. Le peuple s’attend donc à ce que le Sénat vote une distribution générale et gratuite de blé. Coriolan convainc le Sénat de ne pas céder aux attentes de la plèbe pour ne pas lui donner plus de pouvoir dans la vie politique romaine. L’opposition de Coriolan provoque la colère des tribuns et des plébéiens qui réclament le procès de Coriolan.
41.
Si l’on suit les règles classiques de l’alexandrin, ce vers a treize syllabes, mais la césure épique peut fonctionner : on ne prononce pas le « e » final de « fatigues » et l’on fait la liaison entre « fatigues » et « et ». Ce genre de césure, courante dans la poésie médiévale et dans la chanson populaire, existe encore chez les poètes de la Pléïade.
42.
Rebourse : rebelle, difficile à maîtriser.
43.
Aux fureurs… la course : ton âme rebelle n’ait ouvert la voie aux fureurs guerrières. Enyon est la déesse des combats dans la mythologie grecque.
44.
A : Desirant le courber sous ton obéissance.
45.
A et B : D’un office mauvais en un autre eschange,
46.
B : Loin de toute apparence et loin de vérité ?
47.
Par vous autres… : la périphrase désigne ici les Tribuns de la plèbe, en l’occurrence, ici, Licinie.
48.
Quirin : Romulus, fondateur de Rome, appelé aussi Quirinus.
49.
Ici Coriolan s’adresse au Sénat qui reste silencieux.
50.
Colliger : rassembler, recueillir.
51.
Clothon : une des trois Parques, celle qui tient la quenouille et qui tire le fil . Le fuseau désigne ici la pelote de fil symbolisant la vie de Coriolan.
52.
Peuple Romulide : le peuple romain, issu de Romulus.
53.
Espeure : effrayer, provoquer la peur.
54.
Hydaspes : fleuve situé sur le territoire actuel du Pakistan. C’est sur les rives de l’Hydaspe qu’Alexandre le Grand défait le roi indien Porus.
55.
A : Conviendroit en tes mœurs brutalement sauvages ?
56.
Coriolan est sur le chemin de l’exil.
57.
Ces vers font écho à un passage de Plutarque qui analyse la colère de Coriolan au moment de son exil : « Et voilà pourquoi celuy qui est cholere semble remuant et actif, ne plus ne moins que celuy qui a la fievre semble chaloureux, comme si l’ame, quand l’homme est en telle disposition, s’enfloit, se grossissoit et s’estendoit. » « Vie de Coriolanus », in Plutarque, Vies des Hommes Illustres grecs et romains, comparees l’une avec l’autre, par Plutarque de Chæronee, translatées de Grec en François par M. Jacq. Amyot Conseiller du Roy, et grand Aumosnier de France. Reveuës et Corrigees par lui-même, à Paris, chez Jacques du Puys, 1578, f.189 v.
58.
Funéreux : funèbre.
59.
Mon outrage assorty : comparée à mon outrage.
60.
Frères Thébains : Étéocle et Polynice, fils d’Œdipe et de Jocaste. Ils se firent une guerre mortelle pour obtenir le trône de Thèbes.
61.
La gent Latine : tous les peuples du Latium.
62.
Coriolan fait allusion à l’origine modeste du peuple romain, peuple de bergers nomades qui se fixent sur les collines de Rome et qui écrasent peu à peu les puissants royaumes du Latium.
63.
A : Qui comme il fut éclos, j’estouffe leur Empire ;
64.
A et B : Bref, de pertes qui n’ont qu’augmenté sa rancune,
65.
Lares : dieux protecteurs du foyer. Chaque maison possède un autel consacré aux Lares où l’on en appelle au droit sacré de l’hospitalité.
66.
La scène se déroule dans la maison d’Amfidie, à Antium, capitale des Volsques.
67.
Sœurs : les trois Parques, déesses qui président aux destinées humaines.
68.
Des Titans les monstrueux aprests : allusion à la révolte des Titans, fils de la Terre, contre la jeune génération des dieux olympiens. Ils tentent d’atteindre les dieux en entassant trois montagnes les unes sur les autres.
69.
Parricide : le terme désigne ici le meurtre de Rémus par son frère Romulus. Parricide vaut pour tous les crimes monstrueux.
70.
Roue Ixionnide : roue d’Ixion, un des célèbres condamnés des Enfers.
71.
Les hostes d’Amphitrite : périphrase désignant les habitants des mers.
72.
Frauduleux : faux et trompeur.
73.
La mélancolie d’Amfidie vient de la découverte que l’évolution des empires n’est pas régie par la providence divine mais par le hasard – la Fortune – qui ne tient pas compte de la qualité morale des hommes.
74.
N’aguere : il y a peu de temps.
75.
B : As-tu de m’aborder trouvé l’invention,
76.
B : Ainsi qu’une ame triste en supliant arive :
77.
Et flechir l’Acheron : invoquer la mort. Périphrase savante pour évoquer le suicide.
78.
A et B : Et flechir l’Acheron, les hommes n’estans sourds.
79.
Je te plege receu : je me porte garant que les Volsques t’accepteront parmi eux.
80.
Des ores : dès maintenant.
81.
A et B : Des ores, je l’adjure, atteint de tes miseres,
82.
Suspens : étonné, interdit.
83.
B : D’un vulgaire ennemy cause cet accident ? / Es-tu de sa morsure exemt jusques à l’heure ?
84.
Indifférents de coulpe en mon endroit : leur faute à mon égard ne diffère pas de celle du peuple.
85.
La scène se déroule sur le Forum de Rome.
86.
B : Glace le cœur d’un monde en ses murs enfermé.
87.
Hesperie : l’Italie. Hesperus était le frère du géant Atlas. Comme il s’était retiré en Italie, les Anciens baptisèrent ce pays de son nom.
88.
Aguerrie : habituée à la guerre, savante dans les techniques du combat.
89.
Nous déçoivent : nous trompent.
90.
A : Celuy qui meprisé nous bannismes n’aguere.
91.
A : Menace de ses freres nostre antique franchise,B : Menace de ses fors nostre antique franchise,On pourrait supposer une césure épique dans la version de 1625 ; le vers reste, malgré tout, peu compréhensible. Il faut sans doute remplacer freres par fers, comme le propose T. Allott.
92.
B : Incroyable prodige ! estrange et dur effet
93.
Il s’agit de la Fortune.
94.
Au charme naturel…du poisson : allusion au rémora, poisson doté de ventouses qui se colle sur les navires et dont on pensait qu’il avait le pouvoir d’arrêter un bateau en pleine mer. Le rémora est l’allégorie du méchant vicieux ou du péché véniel. Voir Piccinelli, Il Mondo simbolico, Venetia, Presso Paolo Baglioni, 1670, livre VI, chapitre XXXIV.
95.
A : Qu’il ne veule, obstiné, sa vengeance poursuivre,
96.
A : Prendre de bonne part remontrance quelconque,
97.
Ains : même, qui plus est.
98.
L’enfant d’Agenor : allusion obscure à Cadmus, héros grec et fondateur de Thèbes.
99.
A : Les membres divisez qu’envie un mesme corps ? Envier a ici le sens de « donner vie ». Ici Alexandre Hardy réduit en un seul vers la fable célèbre des membres et de l’estomac que raconte Ménénius Agrippa au moment de la révolte du mont Sacré, quelques années avant la vengeance de Coriolan. Voir Introduction, p. 20-21
100.
B : Qu’endommanger aux champs le traistre n’a permis.
101.
B : Pourquoi defendez vous que d’angoisseuses plaintes
102.
B : De croire qu’il n’ait point contre nous de fureur,
103.
Maltalent : volonté, désir de faire du mal.
104.
A : La discorde entre nous, plus forte r’allumer, B : La discorde entre nous, plus forte à allumer,
105.
A et B : Vous souvienne aveuglé quel est le personnage,
106.
A : « Qu’il guerroye de guerre autant que de courage, ». D’autres exemplaires de l’édition de 1625, issus d’un autre tirage, donnent « de ruse » ; l’édition de 1632 donne « d’astuce ».
107.
Pleige : se porter garant.
108.
Les Ambassadeurs entrent en scène. Il s’agit de la seconde ambassade que les Romains envoient auprès de Coriolan. Ils ont choisi pour émissaires, des proches du héros pour que celui-ci accède plus facilement à la clémence.
109.
B : Et plustost n’amortir l’ardeur de sa furie.
110.
B : Respirant la rancœur en sa veuë égarée,
111.
A : Subir vostre demande à hautain rembarée.L’ellipse du sujet est courante dans la syntaxe de Hardy.
112.
A : Sa gloire prévoyant au sepulchre devolte.Il s’agit ici d’un latinisme, on peut comprendre le vers ainsi : prévoyant que la gloire de Rome est vouée au tombeau.
113.
B : Qu’il nous conseilloit bien vuide de passion ;
114.
B : Qu’ainsy nous jouïrons de la paix desirée,
115.
B : Allons de nostre sang sa cruauté repaître,
116.
B : Allons l’épée au poing ses scadrons enfoncer,
117.
B : Encore que ce soit toute peine perduë, / Nous vous allons querir sa response attendüe.
118.
Busire : roi d’Égypte célèbre pour sa cruauté.
119.
Les deux scènes suivantes se déroulent dans le camp de Coriolan, sous les murs de Rome.
120.
B : Pourveu quand il leur plaist d’instrument de leur ire
121.
Ce bras : l’édition originale donne « le bras », celle de 1632, « ce bras ». Nous préférons la variante qui est à la fois plus claire et plus théâtrale.
122.
Comme l’ont annoncé les Sénateurs dans la scène précédente, cette troisième ambassade comporte à la fois les émissaires de Rome et les prêtres. Cette ambassade des prêtres est décrite par Plutarque mais elle n’a pas l’ampleur que lui donne Alexandre Hardy.
123.
B : Me conferer à part en affaire publique
124.
A : Faisant cesser le siege, ou le continuer :
125.
B : Ne vous avois-je pas notre armée interdite ?
126.
Temple de Janus : les portes de ce temple, situé sur le Forum, sont ouvertes en temps de guerre, et fermées dès lors qu’une paix est conclue.
127.
B : Ils sont coupables tous, et tous je les renonce,
128.
A : Ta vertu doit cherir en ce val terrien,
129.
Cette première scène de l’acte IV peut se dérouler sur le Forum romain.
130.
B : Outre que je croirois un signalé forfait ?
131.
Nos Majeurs : nos ancêtres, nos pères.
132.
B : S’ils entendoient là bas nôtre timide erreur :
133.
La tirade de Valerie développe les quelques lignes que Plutarque consacre à ce personnage : «… si luy print soudainement une émotion de volonté pareille à celle dont nous parlions n’agueres, et s’advisa non sans quelque inspiration divine, comme je croy, d’un bon expedient : » in Plutarque, op. cit., f.195 r.
134.
De là sus : là-dessus.
135.
La scène se situe dans la maison d’Amfidie à Antium.
136.
Gouffres de Tenare : les Enfers, royaume de Pluton qui est aussi le dieu de l’or. D’où l’allusion à l’avarice au vers suivant.
137.
B : Ravissez-moy plustôt à vôtre Prince avare :
138.
B : Et ne sçaurois souffrir compagnnon, ny seigneur.
139.
Amfidie fait référence à l’emblème de l’occasion : une femme qui n’a des cheveux que sur le devant de la tête. La figure signifie que l’on n’a aucun moyen de saisir l’occasion une fois qu’elle est passée.
140.
Les deux éditions donnent banc ; il faut évidemment corriger par ban, comme le fait déjà T. Allott.
141.
La scène se déroule dans la maison de Coriolan.
142.
A : Plus grande il ne se peut, Rome desesperée
143.
Allusion à la fondation de Rome par Romulus et Rémus qui furent retrouvés et nourris par une louve, alors qu’ils avaient été exposés dans la forêt.
144.
Ains au jour que mortels nous sommes respirans : Et même au jour que nous les mortels, nous respirons. Périphrase complexe pour désigner la vie.
145.
Le vers est faux dans les deux éditions.
146.
B : De nos Prestres sacrez l’inutile priere.
147.
A : Humble respectueux, enfant si debonnaire,
148.
Matrones Sabines : femmes du peuple sabin que les habitants de Rome avaient enlevées pour les épouser. Alors que Romains et Sabins entrent en guerre, elles s’interposent entre leurs compatriotes et leurs époux pour les forcer à la paix.
149.
A : « Le Volsque qui dispute avecque nous de l’Empire ». Il s’agit d’un vers irrégulier.
150.
A : « Qu’en excuses ainis, sans excuse amusées, ». Il s’agit là aussi, d’un vers irrégulier.
151.
Éconduite ou reçue, ma requête est terminée par la fin d’une guerre ou par un combat incertain.
152.
B : Le roc de son courage, et penetrant impetre, / Impetre le pardon des torts qu’on luy a faits,
153.
Bers : berceau. L’enfant de Coriolan est sans doute un mannequin représentant un nourrisson et non un jeune figurant comme le suppose T. Allott. Ceci expliquerait pourquoi le fils de Coriolan n’apparaît dans aucune liste de personnages, dont le but premier est de préciser aux acteurs leurs entrées en scène.
154.
La scène se situe dans le camp de Coriolan qui assiège toujours Rome.
155.
B : Ainsi que le Printemps ne fait une arondelle,
156.
Chopper : buter contre quelque chose.
157.
A : Humaine infirmite ! Mais, ô Bonté Divine !
158.
C’est dans cette scène que Hardy suit Plutarque au plus près. Comme dans la biographie, le héros descend de son siège et va à la rencontre des dames romaines : « il voulut du commencement perseverer en son obstinee et inflexible rigueur : mais à la fin vaincu de l’affection naturelle, et estant tout esmeu de les voir, il ne peut avoir le cœur si dur que de les attendre en son siege, ains en descendant plus vite, leur alla au devant et baisa sa mere la premiere, et la tint assez longuement embrassee, puis sa femme et ses petits enfans, ne se pouvant plus tenir que les chaudes larmes ne lui vinssent aux yeux, ny se garder de leur faire caresses, ains se laissant aller à l’affection du sang, ne plus ne moins qu’à la force d’un impétueux torrent. » in Plutarque, op. cit., f.195 v.
159.
A et B : Vous qui sur tous j’honore, et à qui tout je dois
160.
A : Ores il émouveroit le cœur plus endurci. 
161.
Soin : souci au sens fort.
162.
S’allenter : s’apaiser, se finir.
163.
A : Souhaiter le contraire Helas ! quelle raison ?
164.
A : Par ces yeux éplorez de larmes continuës, / Par les douleurs que j’ay mortelle soustenuës,
165.
B : D’un amour conjugal, et par cet enfant tien,
166.
B : Qu’il ne faut toujoûrs céder à sa colère,
167.
Là encore, toute la fin de la tirade de Volomnie et la réponse de Coriolan reprennent les mots de Plutarque : « En disant ces paroles elle se jetta elle-mesme, avec sa femme et ses enfans à ses pieds. Ce que Martius ne pouvant supporter, la releva tout aussi tost, en s’escriant O Mere, que m’as-tu fait fait ? Et en lui serrant estroitement la main droite : Ha, dit-il, Mere, tu as vaincu une victoire heureuse pour ton pays, mais bien malheureuse et mortelle pour ton fils : car je m’en revay vaincu par toy seule. » in Plutarque, op.cit, f.196 r.
168.
Serville : réduite en esclavage.
169.
Mauvais vouloir : méchanceté, désir de faire le mal.
170.
Les tenir en cervelle : les inquiéter.
171.
Herebique salle : salle de l’Érèbe, c’est-à-dire les Enfers.
172.
Coriolan se trouve à Antium. Il est difficile d’imaginer dans quel compartiment cette scène peut se dérouler. Il est probable qu’elle se joue dans l’espace vide, au centre de la scène.
173.
Larvalles figures : fantômes.
174.
A : « Lui offrir le passage et passer l’Acheron, »
175.
A et B : « Sur ce bord negliger errante et forcenée, »
176.
La syntaxe de ces six derniers vers est obscure. Le problème vient sans doute du pronom « il » du vers ?? : l’hypothèse la plus convaincante est de supposer que ce « il » désigne le peuple des Volsques. On peut gloser lourdement les six vers ainsi : Amfidie ne supporte plus de me voir préféré des Volsques alors que je suis coupable à leurs yeux d’un crime avéré, il ne supporte plus de voir que ma vaillance, cependant, freine et contient ce que les Volsques ont conçu de mal-veillant contre moi, il ne supporte plus de voir que les Volsques imputent mon offense à une piété et qu’ils sont plus prêts à la pardonner qu’à faire preuve de rigueur.
177.
B : Rasserene, coüard ores tes sens troublez,
178.
Cette scène se déroule dans le Sénat des Volsques. Il était probablement représenté au fond du plateau, dans le lointain.
179.
A et B : Je prens les Cieux témoins de la lampe du jour,
180.
B : (L’homme de bien aussi jamais ne la viole.)
181.
B : D’un grand cœur offensé mervilleuse allegeance :
182.
B : Forfait que dût la flâme avoir ja châtié,
183.
A : Comme du gué de tous j’ay la charge acceptée,
184.
A : Qui sçavent s’il leur fut dommageable et utille.
185.
B : Capable de courber (dessous la Renommée)
186.
Douter : ici au sens de craindre.
187.
B : A nostre armee enjoint une retraite infame ?
188.
Le chœur des Volsques se jette sur Coriolan pour l’assassiner. Coriolan appelle le Conseil des seigneurs à l’aide.
189.
Fleuve Acherontide : Achéron, fleuve des Enfers.
190.
A : Et qui voudra t’ensuivre effroyable exemplaire ? 
191.
Chancre : ulcère. Le cautère, pointe de fer rougie au feu, est le remède dont on se servait en cas d’ulcère.
192.
Recors : souvenir, mémoire. Le tombeau célèbrera la mémoire des vertus, et non des vices de Coriolan.
193.
La dernière scène se situe à Rome, dans la maison de Coriolan.
194.
B : Comme du vent la feuille, et le flot dés autans,
195.
A : Mon chef dresse d’horreur, et mon sang pris de crainte, B : Non chef dressé d’horreur, et mon sang pris de crainte,
196.
B : Je ne puis rien de bon pour mon fils augurer,
197.
Développé d’un banc : après avoir échappé à un banc de sable, délivré d’un banc de sable.
198.
A et B : De ce qui c’est obmis en sa charge passée,
199.
A : Sera (je le crains bien si elle ne l’a esté)
200.
Royaume de Dis : les Enfers, gouvernés par Pluton, assimilé à Dis, dieu des richesses.
201.
Filandières Sœurs : les Parques qui filent les destinées humaines.
202.
A : Qui soudain a sa troupe assassine apostée,
203.
A et B : D’audace, de fureur et d’ire le remplit,
204.
B : Au moins que je le visse, et qu’il me fût permis
205.
Stix : un des trois fleuves des Enfers. Il sépare le monde des vivants et le monde des morts. La mythologie grecque l’imagine comme un fleuve à neuf méandres.
206.
B : Qui n’espere appaiser de complaintes tes Mânes,
207.
Rives Stygianes : les rives du Styx.
208.
On peut ici imaginer que Volomnie se donne la mort. Il s’agit d’une fin traditionnelle dans la tragédie de l’époque. On trouve un suicide final à la fin d’Alcméon ou de Didon se sacrifiant, par exemple, ou encore à la fin du Dioclétien de Laudun d’Aigaliers.

Auteur

Fabien Cavaillé

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Référence électronique :


Fabien Cavaillé, « Coriolan », mis en ligne le 12/11/2009, Consulté le 24/09/2017. URL : http://www.pufr-editions.fr/tei/427